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Léa Silhol - 340 mps

Il n’échappera pas à ceux à ceux qui connaissent mes passions et embrasements littéraires que… je suis fan de Léa Silhol, et collectionneuse très assidue de ses créations.
Rien de surprenant, alors, que j’aie guetté la parution de son nouveau recueil, 340 mps, consacré à rien moins que l’Obsession, avec une fascination et des frétillements de vibrisse de chat curieux, alléché tant par le thème que par la bluffante photographie de Mad Youri choisie en couverture.
Et bien m’en a pris — si la curiosité est supposée tuer les chats, ma foi, avec ce livre, le feu en vaut la chandelle (grave !). J’en assume le risque, et le péché, en m’inclinant tant face à la beauté du livre  — maquetté et structuré de main de maître — que devant le cercle de personnages que leur créatrice, dans la belle introduction “Speed Of Sound”, appela des ‘misfits’.

Dont acte :
Un salut époustouflé (littéralement) au narrateur de “Wild”, dont la voix, en guise d’ouverture, vous prend à la gorge, envahit un plexus soudain vrillé de tensions, et embarque comme une vague, sans préavis, dans le plus crucial des trips. À peine le temps, pour les familiers de l’œuvre silholienne, de sourire au personnage reconnu, et on s’abandonne à ce courant fort, au flux tourbillonnant de mots & d’émotions à vif. Une plongée magistrale dans le recueil, sonnant aussi, pour la fan que je suis, comme un puissant welcome back (home).
Une révérence très appréciatrice à l’attention de ‘Lady Windermere’, l’héroïne de “Folding / Unfolding”, grande collectionneuse d’éventails et fan d’Oscar Wilde. À travers le récit qu’elle écrit pour sa fille, le thème de l’obsession nous invite à explorer (et embrasser ardemment) un monde qui accorde valeur et sens tant aux objets uniques qu’aux gestes rares ; où la faute de goût et le manquement à l’élégance ne pardonnent absolument pas ; où la justice et l’amour tracent leur propre voie, à l’écart de cette société qui condamna le grand Wilde et ses superbes redditions devant la tentation. Une très grande et délicieuse ‘leçon d’obsession à 25 shillings’. J’adore !
Un sourire de chat à l’attention d’Ayliss, membre de la fascinante famille Usher et résidente d’une non moins fascinante et fantastique demeure ancienne. Nouvelle déclinaison de l’obsession, la nouvelle rééditée “The Cat & the Choker” nous envoie, après la faim du collectionneur, faire l’expérience de l’attraction pour une ombre rémanente sur les portraits d’une galerie. On retrouve dans cette histoire d’une malédiction, et des gestes qui la portent à travers les âges, une élégance que n’aurait pas reniée Wilde…
Un autre sourire, bardé de dents pointues, vers Némésis, la narratrice déjà rencontrée lors de la parution initiale de “Sous l’Aiguille”. En sa compagnie, on avance encore d’un pas, d’un cran, d’un crime — dans ces espaces où tiédeur et inconstance constituent la véritable offense. Le cercle de l’Obsession gire, centré non plus autour d’un objet désiré mais d’un être, focalisé dans le point de contact entre l’aiguille d’un tatoueur pas comme les autres, et la peau d’une amante. Quand le manque et la vengeance trouvent, féroces, à s’incarner… marquant est le résultat.
Un ‘Salve !’ tout maladroit, retourné par l’intensité monstrueuse de la rencontre avec Elyah Anoukian, sa rage face à l’état du monde — et comment lui dire que cette rage fut une bouffée d’air dans un monde couramment irrespirable par défaut de sens et de compassion, d’implication ? —, son salutaire humour cioranesque, son regard de scalpel, son rapport à l’addiction, et à la musique (il n’est sans doute pas anodin que ce texte précisément figure au centre de 340 mps, cinquième des neuf nouvelles). Et la portée renversante de son choix ultime, quand il s’agit de “Traverser sous les roues des voituresDepuis des années, depuis la parution de Fovea, je n’avais cessé de revenir aux voix de ‘bubblegum butterflies’ qui s’agitaient dans cette œuvre, comme un papillon vers la flamme — une flamme en danse vive avec les ombres. La puissance des retrouvailles est celle d’une onde de choc portée par percussion musicale (et plus encore).
Des grimaces en empathie suivies d’une standing ovation solidaire, pour une autre voix fovéenne que je suis ravie de retrouver et apprendre à connaître, celle d’Adel / Délius, jeune auteure en pleine descente infernale dans le monde de l’édition, dans la (terriblement bien nommée) nouvelle “Faiseurs d’Étoiles”. L’obsession, ici, courtise le point de rupture d’une femme que son travail confronte, avec une violence insidieuse, aux laideurs d’un milieu professionnel — laideurs que contre-balance avec une classe merveilleuse le personnage qui dans Fovea déjà faisait pendant à Délius, Victor-Philippe. Un récit incisif et cathartique, en contraste saissant de nausée et de lumière.
Un high five à l’inénarrable Chris, le héros de mon récit de Noël préféré, “Winder Wonderland Inc.”, que depuis sa première parution je relis au moins une fois par an… Quand un jeune homme en urgent besoin de changer d’air (de société ?) — jeune homme du genre que notre cherrr Président n’aurait pas manqué de classer parmi “ceux qui ne sont rien” — postule pour un job de Père Noël au pays des rennes, sa découverte des coulisses du métier se fait sur un mode explosif… entre prise de conscience, pétage de plombs (et de boules de sapin), et plus encore, le tout sur fond de feu d’artifices de traits d’humour mordants et de références de culture populaire.
Un silence pensif et ému en réponse au souvenir d’adolescence que raconte la narratrice du “Dernier des Dark Boys”. Avec elle, on entre dans la section finale du recueil, afin d’y évoquer ces histoires d’amour qui représentent l’alpha et l’omega pour les âmes qui se cherchent. L’obsession ici s’incarne dans l’attraction mutuelle des êtres fracassés, et dans la fidélité à ces histoires qui survivent en symboles à la magie indélébile, joignant blessures et merveilles, à travers les âges, les erreurs et les raisons, en un touchant récit…
Et enfin, enfin, une bénédiction, et un vœu de bonne route, vers la figure féminine qui illumine “Arena”, histoire d’un rendez-vous à l’ombre des pierres du Colisée, pour transmettre un précieux carnet — et d’une autre rencontre qui est le point de départ et l’horizon d’une quête ancienne et obstinée. Embrassant le mouvement du marcheur qui prendrait de la hauteur pour contempler un panorama antique, l’esprit s’élève à travers cette ultime, magnifique nouvelle du recueil, bâtie de clefs de sens, d’esprit de défiance face aux règles divines, et de constance humaine. Une conclusion parfaite au recueil, dont les dernières lignes n’ont pas fini de résonner en moi.

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Et ainsi je referme l’œuvre sans le faire. Je l’emmène et la retrouve — dans l’amour de l’Art et du geste rare, dans l’adhésion à la démesure des cieux et de l’océan, et à une forme de justice qui dépasse les normes étriquées… Dans l’humour qui sauve, et les présences complices, et la musique qui porte, et emporte… Dans les citations aimées de Wilde, dans les espaces de la Kabbale où il me reste tant à parcourir… Dans mes trajets à l’intérieur du labyrinthe de Fovéa, dans les multiples fils effleurés de la Trame de Léa Silhol… Dans le rapport à l’Autre, dans les questionnements de l’âme…
À peine tournée la dernière page de 340 mps, je sais déjà que j’y reviendrai. Encore et encore.
Je ne quitte pas le cercle de l’Obsession.

340 mps

Obsessio (lat.) : “blocus, siège d’une cité”.


Le point focal de tout ce qui nous définit, nous raffine, nous change irrémédiablement, nous exalte, nous détruit, et à la fin nous maudit ou nous sauve pourrait être aussi simple que…
Le prix à payer pour un éventail signé par Oscar Wilde ; la glissade d’une repentie sur un vol de papillons ; la reptation du péché dans l’arrondi d’une bouteille ; l’ombre d’un objet manquant, dans une galerie de portraits ; le staccato de la vengeance dans un pistolet de tatouage ; une course éperdue vers un amour d’enfance ; l’e-mail d’une rock-star à sa fan n°1 ; les sacs entassés des courriers de Noël, dans des hangars sous la neige ; un carnet d’anecdotes, transmis de vies en vies…

L’alphabet de nos grandeurs et dérives pourrait parfois tenir en une forme, une lettre, une ellipse ininterrompue :

O

Omega capital du cercle des cercles.

Léa Silhol, architecte protéiforme des univers de Vertigen, Frontier et des livres-puzzles du concept Error_Type prête ici, encore une fois, sa voix et son calame aux funambules, aux chasseurs de mirages impénitents et aux affamés d’orages.
340 mps déplie les facettes qui jointent le désir au point de rupture, le temps de neuf histoires qui sont autant d’odes tendres et grinçantes aux archétypes de la démesure.

Fil d’Ariane

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Ce sont des temps bien sombres pour évoquer le second opus de Sacra, Parfums d’Isenne & d’Ailleurs, indissociable de son frangin. Ce sont, certainement, les meilleurs des temps ? Alors que le vacarme du monde, les dissonances et deuils que l’actualité dépose chaque jour dans le paysage du monde, marée après marée et nausée après nausée, me poussaient fortement vers Fo/vea… par les ailes de Jebraël, par l’expo d’une photographe et la lettre d’un Alcibiade, par les étoiles dans le ciel d’Istanbul — je revenais à Sacra, toujours.
Ce sont, assurément, les meilleurs des temps. Dark times & darkest dreamings — une intéressante conjonction astrale pour aller chercher dans ce recueil, à travers les indices reliant les œuvres de Léa Silhol, et les traces de combats passés et annoncés, du sens pour nourrir le feu sacré.

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 … Des temps pour aller à Londres se perdre dans un labyrinthe urbain, et la contemplation d’ombres et d’objets d’art qui dépassent le simple effet de lumière. Je connaissais “Lumière Noire”, via sa précédente parution en anthologie, mais jamais je n’avais autant apprécié cette nouvelle que tissée en Sacra, en résonance interne et profonde harmonie sur le thème du passage vers cet Ailleurs qui interpelle tant nos âmes humaines…
…Des temps pour faire un pas de plus vers la découverte d’Isenne, et partant vers l’amour d’icelle. Il y a des passages, dans la nouvelle “Sfrixàda (L’Empreinte, dans la Cendre)”, des instants cristallisés, qui appellent le cœur à se donner sans retour, et sans conditions, pour des valeurs, et les expressions de visage — un regard dangereux, un sourire féroce — qui les dévoilent. Lire « Sfrixàda », c’est assister à la rencontre d’une grande âme et d’une grande cité ; lire Sfrixàda dans Sacra, c’est savourer, éprouver le clic par lequel s’assemblent cicatrices arborées et célébration de l’intégrité. Et ce, alors même que les cieux du monde affichent le présage d’épreuves à venir…
… Des temps pour célébrer le ciel, le passage des étoiles et leurs envols de feu, depuis les murs d’une demeure stambouliote, en compagnie de créatures mythiques aux cœurs accordés et aux caractères rivalisant de séductions — que ce soit dans l’action, l’audace, et la fidélité. Sur les accents nostalgiques de “L’Etoile, au Matin”, qui a déjà touché les lecteurs de Fo/vea, “D’une Étoile à l’Autre” déroule la musique d’une bataille décisive qui s’avance, rassemblant les forces amies à travers tous les pans d’univers silholiens, et non sans de terrestres, terribles arrachements…

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… Des temps pour explorer plus avant encore, après Istanbul, de l’Empire khazar à la République d’Isenne, la merveille des cœurs fidèles. J’avais adoré “La Faveur de la Nuit”, revenant sans m’en lasser, au fil des parutions, à ce récit aux accents théâtraux, et initiatiques, reliant l’histoire d’un peuple fascinant et méconnu à la beauté des nuits sous l’égide de Finstern : sa version longue et remixée, “Béni Soit l’Exil”, m’a carrément renversée, avec la force de frappe et l’éclairage d’un coup de foudre. (Ai-je déjà dit combien chaque rencontre avec Isenne, et Angharad, est l’occasion de tomber plus profondément, et irrémédiablement, en amour ? Oui ? Right so.)
… Des temps pour aller au Japon parler, en des temps de fer, de violence et de guerre, le langage de la paix, et les inflexions dures du devoir, du destin, des âmes déchirées. Petit roman, grand texte, point de jonction où se retrouvent les descendants de “Gold” et de “La Loi du Flocon” (et tellement plus encore), où les fays pénètrent dans le monde des kamis, où les ors du Kintsugi côtoient les encres de tatouage et le cyberpunk rencontre le folklore, “Le Maître de Kōdō” représente un jalon essentiel, surprenant et attachant, de la Trame — à l’intègre image de l’ensemble du double recueil Sacra (les amoureux de Vertigen autant que les âmes éprises de Frontier se feraient grand tort de passer à côté !). Et tandis que les cœurs se reconnaissent et s’éprouvent, les alliances se nouent et les forces se rassemblent, encore, sous des cieux sombres, percés de fulgurantes splendeurs…
… Des temps pour aller — vers le pinacle, vers l’abîme — méditer en contemplant le sourire et la silhouette des Bouddhas d’Afghanistan. Depuis sa première parution en anglais, je n’ai jamais cessé de revenir vers “Emblemata”, chaque fois que le sense of doom, la consternation devant les destructions en tous genres qui s’opèrent ici-bas, menaçaient de m’emporter en spirales de noirceur et de misanthropie. Rencontre entre une figure historique et une figure mythique au pied d’œuvres d’art vouées à une prochaine disparition, ce texte fut, pour moi qui ne suis pas bouddhiste, ma première expérience, crucifiante et lumineuse, du Sutra du Cœur qui en inspira l’écriture — et, pour le nombre de fois où j’y suis revenue, entre révolte et amour : une expérience vraie, et réussie. Blessings à l’artiste pour m’avoir appris cette récitation à laquelle langue et cœur se montrent initialement rétifs comme baudets.
… Des temps enfin, parce qu’Emblemata, et l’Irlande de “À Travers la Fumée”, et l’écho des événements de Londres en ouverture de ce second opus — parce que, aussi, tous les indices pointant au fil des œuvres de Léa Silhol vers cette cité —, pour un finale à New York, les tours du World Trade Center en ligne de mire. Pour un new deal, et plus encore un sense of wonder qui offre une merveilleuse réponse au thème de la perte dans “Emblemata”, et à l’ensemble des voix de Sacra.

 Il reste, décidément, de la beauté et du feu sacré parmi les crasses de notre ère. Des œuvres comme Sacra, des compagnons de route et de barricade, qui nous parlent encore — dans le larsen d’aliéanantes actualités — de la tension douloureuse et extatique des âmes vers l’Ailleurs, et des harmonies que produisent ceux qui se reconnaissent en pareil mouvement.

 [Ceci, bien évidemment, n’a rien d’une chronique ou critique. C’est l’extrait d’un journal intime, développé un jour de méditation désespérée sur les laideurs de l’actualité, avec pour bande-son la section “Quête / Révolution” de Alchemical Hooligan (et celle de Kingdom of Heaven en filigrane).]

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Une fois encore, les lignes des fils tendus se croisent, et les quêteurs de secrets se rassemblent, cherchant le chemin vers les codes, rites et fragrances du grand carrefour du monde, et ce qu’il reste de la splendeur…
Autour… de la lueur d’une lampe noire dans une boutique d’antiquités de Kensington ~ des cérémonies initiatiques des adeptes de Morphée, et des songes de braise des Khazars ~ du pas des Nephilim sur la route des âges, et des formules de la vacuité et du détachement, sous l’ombre des statues du Gandhara ~ de l’écho du rire d’Angharad sur les murs des palazzi lagunaires, et du café embaumé d’épices d’un Lucifer mécréant ~ de la couleur envoûtante des érables à Kyoto, au miroir coupant de retrouvailles dans les rues de New York… Dans le souffle brûlant des athanors d’Isenne, les vapeurs des braseros oneiroi, et le parfum du bois d’Agar des cérémonies de Kodo japonaises, le diagramme mouvant du Sacré se dessine et s’efface, une nouvelle fois…

Il ne restera de ces trajectoires de feu, à la fin, que l’empreinte de pas de foudre dans les braises, le sable coruscant et la cendre, et la fumée tenace d’un millier de parfums répandus.

Sous l’égide des Muses et le claquement des bannières du Jinnistan dans les vents de Qâf, par les Sceaux qui convoquent les Déchus et les dieux exilés ; au calame persan, au couteau de peintre, et au plomb des vitraillistes, Léa Silhol, architecte des univers croisés de Vertigen, Frontier et Isenne, conclut le tissage d’une rose des vents en forme de piège à rêves, passionné, viscéral et intransigeant, à l’image des âmes démesurées qu’elle ne se lasse jamais de dépeindre.

Fil d’Ariane

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Il m’a toujours semblé que l’instant où le lecteur brise l’espace intime de résonance d’une œuvre pour la faire basculer dans la sphère si frustrante du commentaire d’art en société… cet instant-là, où trop souvent l’on s’en va troquer la musique pour le bruit, relève de ces (soi-disant insignifiants) sacrilèges avec lesquels la forme du monde nous oblige à composer. Ma seule excuse pour m’y livrer : un coup de cœur plus puissant que mes réticences naturelles, et le désir exigent de le transmettre avec autant de sincérité, de sens et d’authenticité que le permet l’exercice imparfait de la chronique.
Cela est particulièrement vrai pour le recueil qui m’a ravie ces temps derniers, et me tiendra encore longtemps vibrant entre ses pages, j’ai nommé Sacra — Parfums d’Isenne et d’Ailleurs (hail !) Un blog pour rendre justice à ce chœur formidable d’artistes, d’immortels, de sauvages, tous à leur façon cœurs libres, immenses, intenses… ô le paradoxe ! Rendre grâce, alors, pour leur existence trop vraie, trop vivante pour ne pas dépasser les seuils de la fiction, et ruisseler en cascade d’échos éblouissants dans l’univers alentours.
Aux visiteurs de passage qui savent comme moi combien le nom de Léa Silhol sur une couverture est une promesse toujours tenue, une mise toujours plus poussée, des limites toujours repoussées, non, allégrement annihilées : rendez-vous service, lâchez l’écran, filez chez votre libraire. Sacra relève de ces rencontres que l’on ne saurait faire attendre sans s’en mordre rétrospectivement les doigts.

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Sacra, Parfums d’Isenne & d’Ailleurs… le titre à lui seul représente une irrésistible invitation au voyage, accroche d’âme renforcée encore par la beauté de la couverture créée par Dorian Machecourt. On embrasse sans résistance la tentation, avec un sourire de côté à Wilde, et on entre en cérémonie, via les volutes d’encens et un sommaire sous forme de symphonie olfactive, vers la considération du sacré sous tous ses aspects, des rituels hiératiques à la beauté naturelle, de l’art des hommes ou des immortels à l’amour divin…

Première station, les pieds plantés en terre irlandaise, le regard tourné vers le Mystère des contrées féeriques… « À Travers la Fumée ». Piaffant d’exaspération devant les lâchetés d’un narrateur timoré et pestant contre sa pauvre appréhension des livres, cette lectrice s’élance vers le plaisir de retrouvailles longtemps guettées avec une figure d’écrivain — embrasse ses paroles et réflexions comme on signerait d’une adhésion féroce un manifeste artistique — effleure les pages du recueil imaginant sous ses doigts, par translation de bibliothèque, les premières traces d’Isenne la fabuleuse, reflet magique et magnifié de Venise…
Isenne se rapproche dès la deuxième étape, « Lithophanie », en la personne de l’un de ses Artisans en mission — et il faut cela dans la balance, son profil sur la route marquant rituellement la direction de la Cité, le verre et les couleurs du vitrail auquel il œuvre, il faut cela pour peser contre les murs écrasants du château où le récit déroule son fil inexorable…
A la troisième station, « Là où Changent les Formes »… le pas se fait ardent et dansant, entraîné par le vent et une ivresse de couleurs par-delà le seuil d’Isenne. Cela fait des années déjà que je fis ainsi, via le bel Emblèmes Rêves, ma première entrée dans la cité, touriste charmée et âme vite capturée par les puissances à l’œuvre au sein des castes d’Artisans, et la fascination reste neuve comme au premier jour. Et comme au premier jour, me voilà emboitant le pas d’une citoyenne revenue d’exil, explorant les rues, rouages et rituels locaux, la suivant jusqu’en ses rêves et ses rencontres avec une si réelle créature mythique — exquis périple où l’on flirte dangereusement, délicieusement, avec le sacrilège et l’obsession… Songeant crescendo que Sacra décidément n’a rien à envier, en termes de pouvoir des œuvres d’art, aux artefacts isenniens évoqués entre ses pages.
Surprise, la foulée suivante sur cette « rose des vents » (comme l’appelle Léa Silhol) nous transporte, d’un clic de rouage articulé sur la thématique du rêve et de la réalité, vers la Melniboné de Moorcock, une nuit fiévreuse où l’on croirait palper l’esprit de la ville à travers la fumée des rituels mortuaires qui a envahi les rues. Une nuit lourde, et zébrée pourtant de telles fulgurances qu’on la dirait inoubliable
Mais la surprise de ce « Rêve en la Cité » n’est rien comparé à celle qui attend ensuite, et m’a laissée à genoux, fauchée par l’émotion et la splendeur de « Gold (Chant du filigrane de la fracture, sur la vague d’un Kintsugi) ». Tous ceux qui réclament à grands cris affamés la suite du roman Nigredo n’ont pas idée de ce qu’ils perdraient, s’ils passaient à côté de cette bouleversante rencontre — avec emphasis sur l’ampleur du bouleversement. « La voix de tous ceux que — aimés jadis — nous pensions avoir perdus pour toujours », dit la quatrième de couv’… et oui, si fait (oh YES…). Et lorsqu’en réponse s’élève à la rencontre de cette voix perdue, une autre pour dire un chant essentiel, et que les actes se conjuguent à l’image des âmes, dans un mouvement fracassant propre à restaurer le monde sur une plus juste trajectoire… là, dans le choc de cet immense coup de cœur, Sacra m’a embarquée sans retour, comme l’utopie de Frontier il y a des années. Nombre des voix recueillies dans Sacra s’en viennent questionner la réalité des hommes, de ceux qui justement ne questionnent pas les formes et limites du monde — comment ne pas les rejoindre, dans le refus farouche d’un monde où les actes sublimes évoqués dans « Gold » seraient mesurés à des aunes étriquées ? Il me semble que le dialogue intérieur initié avec les personnages de cette histoire ne prendra jamais fin, et tout ce qui autour de moi ne s’y rattache pas me semble présentement si falot, irréel.

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Aussi amoureusement que l’on se soit attardé là… Isenne attend, spirituelle et dangereuse, et ce serait faute de goût que manquer le rendez-vous avec ses Muses et ses Artisans — d’autant que le superbe « Trois Fois » nous entraîne plus avant vers le cœur labyrinthique de la Cité, dans le secret des forges et les mystères mis en œuvre là. Sur l’établi des créateurs, la forme dure des rites, des devoirs ancestraux, et la matière dont sont faits les gestes de rébellion ; dans la balance, l’équilibre d’Isenne, la perpétuation de son pouvoir…
Et au terme de cette station solennelle passée dans l’ombre des ateliers et derrière les murs d’une chapelle… « Under the Ivy » nous embarque dans un élan vital et sauvage —  pour une grande inspiration à l’air libre, une course extatique dans les bois, aiguillonnés de la voix par une héroïne qui célèbre son univers naturel, et raille celui des hommes, avec une musicalité de torrent clair (et un goût littéraire très sûr, ainsi que des affinités de caractère avec une certaine Antigone !) Une expérience vibrante et jouissive, ponctuée d’éclats de rire et tendue dans la célébration de la Beauté… On en redemanderait volontiers, d’une telle cavalcade !
Sur cette lancée… « Magnificat ». Wow. Enfin les djinns entrent dans la danse, aux côtés des anges déchus, laissent apercevoir leur place dans la Trame du monde silholien. Encore une fois, terrible est la tentation de s’attarder dans les pages du récit, en faire rouler entre ses doigts les éclats coupants, et en son âme les résonances poétiques — mais comme une fumée qui monte aux cieux, Sacra spirale vers le sublime, le vertige de l’élévation, et l’on se laisse emporter, avec autant d’abandon qu’en embrassant la Chute à travers Fovéa. Déployé à l’apex, un chant que je défie tout amoureux de Vertigen d’entendre sans le recevoir en plein plexus.

Et ainsi, osmose réussie, l’œuvre devient elle-même la cible, l’objet de son langage de l’extase — écrite qu’elle est dans un alphabet où le Ô fervent et le Yes ardent représentent des lettres essentielles.
Il coule dans Sacra une lumière extraordinaire : celle des matins naissants, lorsque les veilleurs et les éveillés qui ont égrené chaque heure, chaque nuance de la nuit, aiguisés et ciselés par leur expérience de l’Ombre, et vivants comme jamais, renversent la tête vers le ciel pour mieux recevoir le chant d’aube du Phénix.

(… Et dire qu’il reste à découvrir le second volume, dont la parution est imminente…)

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Ex-stasis… L’extase… l’ivresse, le ravissement, l’intoxication d’un instant ou d’une ère…
Encapsulée dans le rituel, la forme, et les parfums du monde…
Dans les sens… dans l’encens…

Au travers d’une boîte de palissandre que les écrivains se transmettent secrètement depuis des siècles ~ des calligraphies du roi des Djinn, même sur un parchemin frauduleux, et de la dialectique des céramistes Satsuma dans le salon de Klimt ~ des bouquets de fleurs blanches envoyées par un père à sa fille, et des visages du Green Man dans des bois interdits ~ des voiles des navires qui filent vers le port, enflées par les chants des passagers, et de la voix de tous ceux que — aimés jadis — nous pensions avoir perdus pour toujours.
D’un bout à l’autre des horizons et hors des cartes, sur le fil d’une errance rythmée du pas des voyageurs inlassables, et des esprits affamés de splendeur, les traces des mortels et immortels se doublent, se croisent, se frôlent…
Au centre du compas, la cité légendaire d’Isenne, carrefour hybride entre l’Orient et l’Occident, hantée de fantômes, de rumeurs, de contes et de codes ; dépliant ses mystères autour du Labyrinthe des verriers. Marché gobelin où l’art et la démesure s’échangent, s’offrent, s’achètent et se perdent, entre les ombres vibrantes d’Irshem et les esquisses de Venise…

Léa Silhol, architecte des univers croisés de Vertigen, Frontier et Isenne, scalde des astérismes et des carrefours, déclare solennellement que Sacra constitue, plus encore que les prismatiques Avant l’Hiver et Fo/véa, la rose des vents de sa Trame, et que le lecteur ne s’aventurera dans le dédale de Manta qu’à ses risques et périls.

— Première séquence, en six nouvelles et deux novellas —

Fil d’Ariane

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Anis & Jay

Quand Jay conduit, il remodèle les volants.
Ainsi résonnent les premières notes de la voix d’Anis, dans ce choeur, ce recueil, Musiques de la Frontière, mon compagnon de route constant depuis 2005, le genre d’œuvre, vous savez, que l’on embarquerait avec soi lorsque tout ce qui compte doit tenir dans un sac à dos, et dans la boite à trésors du cœur.
Quand Jay conduit, il remodèle les volants.
Une ouverture si parfaite, si parlante, à l’histoire de ce couple brûlant, que bien souvent je l’ai sentie me traverser sans avertissement, au cours de mes errances urbaines. Filant sur les chemins, pliée sur le guidon, concentrée sur ce sixième sens et ce lien spécial à l’univers qu’engendre la vitesse, et soudain, une voix passe. “Quand Jay conduit”… Léa Silhol a l’art de ces phrases qui s’insèrent avec une grâce aigüe dans les courants du monde, pour y couler, évidentes, comme si elles avaient toujours été là, vraies comme un souffle — et comme l’acier.
Dix ans après “Vado Mori” — dix ans, pour nous ; pour elle, dans la droite ligne des événements — … Anis a pris le volant, et la parole, et nous a embarqués, hitchhikers chamboulés d’être là, dans sa quête, focalisée sur le but de sa course, la source et l’estuaire d’où viennent, vers où filent les courants sauvages de son récit : Jay.
“Vado Mori” disait les suites immédiates d’un acte lourd que commit la jeune femme. Il était question, alors, d’en affronter et assumer les conséquences, et d’y survivre (ou non). A présent, il revient à Anis, au fil de la route et d’une introspection sans pitié, de se définir par rapport à son geste, et par rapport à un monde où la renaissance de la féerie dans les cités, cet avènement inespéré de la beauté et de la magie, a fait surgir le pire en nos humaines sociétés : racisme, violation des droits de l’homme et de l’enfant, haine de l’autre. Elle, la privilégiée, enfant choyée d’une famille riche et respectée, amoureuse d’un guerrier fay que la vie s’est chargée d’écorcher vif dès son plus jeune âge… qui est-elle, que va-t-elle emporter d’elle à Frontier, où l’attend, peut-être, Jay, et de quelles peaux lui faut-il se dépouiller chemin faisant, sachant ce qu’elle a accompli ?
La route, comme un creuset alchimique, une épreuve initiatique. La route, son ruban de bitume où dérouler ses voyages intérieurs, vaut tous les psys du monde. Cette route-là surtout, sans merci et pourtant incroyablement riche en nuances, car l’auteure est tout sauf une adepte des jugements rapides et des raccourcis faciles.
Et ainsi va Anis, vers Frontier en aval et la validation de son épreuve. Égrenant ses souvenirs au rythme des kilomètres (tandis que nous avalons les pages sans pouvoir, nous non plus, nous arrêter), revenant sans arrêt, dans la douleur décapante de la séparation avec l’homme qu’elle aime, vers l’amont, l’étincelle initiale et l’embrasement de leur relation, chaque station de leur parcours passionné l’un vers l’autre. Sur ce parcours commun défilent tous les panneaux que l’on peut trouver dans les labyrinthes à la Fo/vea, ceux qui disent — qui hurlent, en majuscules et caractères gras — l’humaine litanie des “TRUST NO ONE / … / PROTECT YOURSELF / … / GIVE UP”. Et ces deux-là mettent à abolir les distances, les frontières, les prudences, les peurs, une intégrité renversante, à l’œuvre jusque dans leurs failles, et une ferveur féroce, propre à renvoyer au rayon des soupes lyophilisées toutes ces insipides romances paranormales que l’on voudrait nous faire avaler en série en guise d’urban fantasy. Propre à nous faire tomber en amour pour le couple qu’ils forment, fans de leurs véloces passes verbales et de leurs pas de danse en beauté, et à éveiller en nous des sentiments un peu (farouchement) protecteurs. On veut cogner des murs pour demander raison des laideurs insupportables que leur inflige l’univers, et tout autant claquer des bises sonores aux frères qui veillent sur eux, Fallen, Priest, Crescent, Faol, toute cette tribu superbe d’anges et de furies dont la lumière brillait déjà comme un fanal dans Musiques de la Frontière, et qui fracture le récit d’éclats de rire qui sont autant de fulgurances dans un ciel des plus noirs, d’abolitions de la gravité sous un horizon plombé. Comme un exorcisme, et il en faut, car cette histoire est pleine de monstres, et ils ne résident pas dans les terra incognita des cartes géographiques (là où se cache la merveille de Frontier) : ils sont parmi nous, avec pignon sur rue, vernis de respectabilité, et bénédiction des autorités. Alors on rit aux larmes en même temps qu’on chiale sa race, la tête renversée vers le ciel tandis qu’un uppercut nous cueille au plexus. Double mouvement pour un monde complexe, KO magistral, du genre dont on se relève avec rage et gnaque, une sainte colère et un sentiment de grâce.

Il y a dix ans de cela, lorsque les fays de Musiques de la Frontière sont entrés dans ma vie, j’aurais juré que la rencontre, la vision salutaire de Frontier, était de ces magies de l’Art qui n’arrivent que once in a lifetime — et ce feu, de fait, est assez puissant pour tenir de fuel sur une vie entière. Je sais désormais, avec Possession Point, que la foudre peut frapper plusieurs fois au même point, et la grâce revenir, transformée, telle une vague aux nuances renouvelées, toujours plus profonde. Et tandis que l’esprit électrifié explore les fils dévoilés de la trame d’une Œuvre qui, de livre en livre, par son architecture où tout fait sens, n’en a pas fini de nous sauver des absurdités de notre monde, le cœur roule de page en page, vers Frontier, toujours.

Possession Point

Tes iris à toi, mon ange, avaient la couleur de la mer avant l’orage, aux rives d’Half Moon Bay. Toutes les Mavericks de Pillar Point y écrivaient en germes les promesses que tu tenais. Je roule parfois jusque là-bas pour jeter un sucre au manque qui me tient dans ses tenailles. Je marche de Ghost Trees à Half Moon Bay. Pour regarder les vagues, de peur d’oublier tes yeux. Quelque part entre les fantômes des arbres et le meurtrier Pillar Point, assise à même la poudre de mon sablier, je bois cette couleur. Je la respire, pendant qu’elle reflue et déferle. J’essaye, une fois encore, d’élucider la technologie de ce mystère. De comprendre comment le monde des hommes transforme la couleur des Mavericks en cadrans d’horloges. Comment le rythme des vagues immenses a pu s’enrouler pour devenir, dans tes yeux, ce cercle de métal auquel j’ai donné un tour ou deux, jadis. C’était un rouage. Mais tout autant, je le sais bien, la face implacable d’un barillet.

Dans un monde transfiguré par le retour de la Féerie, Anis a pris la route, à la recherche d’une cité légendaire dont on dit qu’elle ne se laisse trouver qu’à son gré : Frontier.
C’est dans la “ville au bord du monde”, patrie des fays, que vit à présent l’homme qu’elle a aimé, et trahi : Jay, membre du redoutable gang changeling de Seattle.
À travers leur histoire, feuilletée comme un album photo depuis le jour de leur rencontre jusqu’à celui de leurs hypothétiques retrouvailles, c’est la vie de tous les Premiers qui se dévoile, durant les années précédant et suivant directement le fondation de l’utopie que fays & fées nomment Le Seuil.

Fil d’Ariane

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TisseusesA tout seigneur, tout honneur.
Grande warlady de la lutte anti-ReLIRE et pour les droits des artistes en général, Léa Silhol a réédité cette année un volume rescapé du pillage orchestré par les fonctionnaires de la BnF. Publiés dans un premier en édition souple, et à l’identique, en avril dernier, les Contes de la Tisseuse viennent de se voir offrir un magnifique écrin nouveau, en format relié, avec illustrations inédites en couleur de Dorian Machecourt, et augmenté d’une série de courts textes également inédits, « Voix de Fées ».
Par-delà les postures rances d’éditeurs dépassés, par-delà les attaques faites au droit d’auteur au nom de la modernité, une autre voie est possible — les lecteurs de Nigredo, les amoureux de Seuil n’en attendaient pas moins !

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Contes de la Tisseuse — Automne

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Tisseuse — FragileJe suis une bestiole assez impressionniste. J’aime avoir, même en art, mes rituels de saison, ces instants où la brise ou le givre porte la mémoire d’un livre.
A cet égard, les œuvres de Léa Silhol occupent une place spéciale dans mon cœur. Il ne passe guère une année où je n’aille à Samhain saluer l’Angharad (jeune alors) de La Sève et le Givre, où je ne repousse à Noël le bruit intrusif des jingle bells pour aller décliner au fil des pages le nuancier des Conversations avec la Mort.
Ce n’est pas rien, alors, que voir renaître, à la lisière entre été et automne, les Contes de la Tisseuse, leur approche sensuelle, sensible, intuitive des saisons, leur lien élémental avec l’eau. Et c’est merveille que voir ces contes sous cette forme accomplie, une édition reliée qui semble appeler la main de Nicnevin la prochaine fois qu’il lui prendra la curiosité de visiter les bibliothèques de Mortalité pour y méditer sur la parole des poètes — et illustrée avec talent par Dorian Machecourt. Ses planches (pleines pages en couleurs, siouplaît) sont d’une beauté à s’y perdre en contemplation. Il ne suffit pas de coller de pseudo-étoiles dans l’eau pour évoquer la féerie, et encore moins l’invoquer : pour passage vers l’univers silholien, l’artiste déploie des scènes où l’essence d’une saison s’infuse d’une fascination très éloignée des trivialités humaines, et portant néanmoins la marque du temps.

Contes de la Tisseuse — Eté
Fut un temps où les leçons du folklore rythmaient et nourrissaient la sagesse du calendrier. Sur les pages du mien coule, avec les grains du sablier, l’encre des créations de Léa Silhol — élémentale, connectée aux courants naturels, et charriant toute la puissance de ses intuitions. Elle coule, et l’on se laisse porter, immerger, entraînés par la profondeur de ces eaux, et confiants que le fond y fait sens. Un sens tendu vers le questionnement du Destin et l’exploration des failles fatales, vers le dépassement et l’accomplissement, vers ces espaces sublimes où les êtres d’humanité et les créatures mythiques parviennent à la rencontre.
Et ainsi… Lorsque le ciel estival roule comme un orage ses menaces de stase, je sens le temps venu d’une visite à la jeune Gorgone, dans le Pavillon aux Eclipses. Dans le craquement des feuilles d’automne, j’entends la voix lente des Fallon. Les nuits de cristal, froides et pures, mordantes, relèvent du règne du flocon, et de la terrible Yuki Onna. Dans les élans vitaux du printemps qui poussent à la course en avant, vers ailleurs, je perçois toujours, le coeur vibrant, le rythme de rail d’un Runaway Train.
Et, prise aussi dans les rythmes séculiers, il ne passe pas un Noël sans que j’aie une pensée de flamme pour les anges rebelles, leur choix de la Terre, et les ailes de Jebraël.

Voix de FéesReste à saluer, une fois déroulé le fil d’eau de ces Contes, l’une des grandes surprises de cette réédition : l’inclusion d’une série de textes inédits, Voix de Fées — un ensemble de vignettes travaillées initialement en vue d’une diffusion radio, et donnant la parole à quelques représentants du monde de Féerie.
En créature élémentale, il ne m’aura pas fallu plus de deux-trois pages pour tomber sans retour sous le charme d’une chanteuse des océans, et d’un natif du feu.
Ah, la puissance d’une Voix…

Le Temps et l’eau filent. Ils ont ceci de semblable au sort des hommes qu’ils obéissent aux marées des ères, saisons et cycles.
C’est là une horloge fatale, dont rien ne saurait – croit-on – briser le tempo. L’eau et le temps donnent la mesure, filant, filant…
Et sur le fil de cette course, les Moires, maîtresses du Destin, se dressent, allouant à chacun son Sort : ses grandeurs et ses chutes, et l’impitoyable rétribution de ses démesures. C’est à elles, auquelles mêmes les dieux doivent se soumettre, que la mythologie accorde toujours le dernier mot.
C’est sous leur égide terrible que l’auteur expose ici les destinées des hommes, anges, fées et dieux, des élus et des damnés, des monstres et les saints, pris dans la nasse de ces fils tendus. D’Orient en Occident, de la Grèce antique aux autoroutes américaines, entre Fantasy mythique et Urbaine, et toujours sous le signe de l’eau.

Dans ce premier recueil, publié en 1999, LS, une des plumes les plus intuitives et poétiques de son temps, orchestre le ballet tendre et cruel des hommes contre leur fatalité, et pose les les bases d’une toile infinie qui deviendra, au travers des sept volumes suivants, l’univers protéiforme de ‘La Trame’.

La présente réédition est illustrée de planches inédites en couleurs de l’artiste Dorian Machecourt, et suivie de la série :
“Voix de Fées”
Suite inédite à ce jour de courts textes écrits en 2004 pour Radio France ; dans lesquels les membres du royaume fae, petits et grands, brownies, sirènes, changelings et djinns exposent, à la première personne, leurs aigres-douces biographies.

Fil d’Ariane

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Il Était une Fée
15 Contes entre Clair et Obscur

Anthologie thématique

Auteurs : Collectif ; dirigé par Léa Silhol
Éditeur : éditions de l’Oxymore
Collection : Emblèmythiques
Année : octobre 2000
Illustrations : couverture de Sandrine Gestin, illustrations intérieures de Sophie Guilbert

Quatrième de couverture :

Vous avez été bercés de leurs contes et croyez tout connaître d’elles ? Détrompez-vous.
Les fées ne sont pas ce que vous croyez. Leurs cadeaux sont des pièges, et leurs faveurs des prisons. Elles vivent dans un monde entre Ombre et Lumière, qui ne partage ni ne comprend nos valeurs. Pour apercevoir le reflet poignant de cette magie, nous ne pouvons qu’avancer jusqu’à la frontière, cette zone de crépuscule où la rencontre interdite entre nos univers se fait. Et ramener avec nous la brûlure précieuse d’un rire cruel ou de la douceur d’une main. Ici nous nous tiendrons, l’espace de quelques histoires ; histoires où les tours sont scellées et les nefs stellaires, où des guerres se livrent ou des amours se nouent. Et où les fées dévoilent, derrière le masque de leurs mains, des visages anciens et nouveaux ; des visages du passé ou du présent, beaux et terribles, et que nul mortel amoureux de leur peuple ne pourra oublier.

Il était une fée sur une couverture, mordorure d’ambre sur bois sombre, le geste et le regard comme une énigme, une invite, un défi. Il était quinze fois, quinze récits pétris dans la matière ancienne du conte ou du foklore, autant de rencontres uniques avec un merveilleux revisité et revivifié sous la plume d’auteurs contemporains. En message d’accueil, une préface de Léa Silhol entre battement de cœur et réflexion d’esprit curieux, à emporter avec soi tandis que l’on passe le seuil…

Pour faire entrer le lecteur en Féerie, pas de meilleure voie que la perte de repères, le bouleversement. Il attendait des fées, il trouvera une tour, hautement symbolique, dans le superbe conte de Storm Constantine, « Comment la Lumière descendit sur la Tour ». On y dit, dans ce conte, qu’au coeur dense de la forêt est une tour haute, en cette tour une belle dame enfermée pour une raison ignorée ou depuis longtemps oubliée. Certains viennent la chercher, viennent quérir ses lumières ; elle veut rester dans l’ombre, refuse le contact, croit posséder, enserrée dans ces murs, l’autonomie par rapport au monde. Saphariel, ange du sagittaire, ne veut pas de l’autre face à elle, ne veut pas du reflet, ne veut pas voir ni être vue. Et nie pourtant être aveugle. Saphariel croit savoir ce qu’elle est : elle, sans artifice. Jusqu’au jour où la réalité miroitante se présente au pied de sa tour… Une puissante (et très inspirante) entrée en matière que ce récit symbolique, qui emprunte quelques lumières au mysticisme angélique, quelques voiles à l’imaginaire féerique, quelques reflets aux souvenirs de Rapunzel ou de la Dame de Shalott – pour évoquer la force d’inertie que l’on oppose à nos impulsions vers la clarté, tout ce qui nous empêche d’afficher notre identité en pleine lumière. À l’ombre des murs de cette tour, on éprouve pleinement la suspension du temps, de la vie, la lenteur minérale du processus de guérison intérieure, de ce cheminement immobile vers l’acceptation de soi et l’affirmation face à l’autre. Et le regard du monde là-dessus, tout prêt à tisser des légendes sur les voiles dressés entre lui et soi…
Un premier pas, une merveille. Maintenant qu’il est posé que nous ne sommes pas en terres familières, la lumière abandonne ses brûlures et éblouissements de symbole pour se faire, dans « Tu es Pierre… », la promesse insouciante des prochaines vacances d’été sur la peau d’un galopin au cœur assez grand pour y cacher l’existence du vieux nuton qu’il va retrouver dans la forêt. À l’approche de son anniversaire, le garçon se verra offrir par le Petit Peuple un cadeau que l’on dirait inoubliable… Petit interlude plus bucolique, beaucoup moins marquant pour moi, cette nouvelle d’Eric Boissau offre à un conteur légendaire un hommage joliment inspiré, sentant l’enfance, la magie des étés de vacances, et les contes de France.
Avec la « Brise d’été » de Nancy Kress, on pénètre dans l’éternité de la saison figée, et dans une belle, riche réécriture féminine du récit de la Belle au Bois Dormant : et si la demoiselle, pendant tout ce temps, elle seule, n’avait pas dormi, prenant soin jour après jour des habitants immobiles ? Et si elle avait, seule, la Belle du conte, avancé en âge en guettant de loin plusieurs générations de princes, vieillissant, mûrissant ? Quel sens donner à l’épreuve du conte, si elle ne vise le baiser, la récompense d’un héros aventureux ? J’aime la réponse, magnifique, comme j’ai aimé suivre les évolutions de l’héroïne en son monde immuable.
Après ce beau passage ralenti à travers les âges de la vie, la nouvelle de Nicolas Cluzeau survient comme un souffle de fraîcheur légère, tirant de la jeunesse qu’elle met en scène une vivacité piquante, une séduisante irrévérence – sans oublier, bien sûr, cette assurance de jeune fille savante laquelle, combinée à son embarrassante inexpérience, vaudra à Deirdre de vivre sa première (més)aventure chez les fées, ces créatures dangereusement énigmatiques qui aiment entrelacer à leurs sortilèges le choix d’innocentes vierges… C’est un vrai plaisir que de voir l’héroïne de Cluzeau mettre son charme spirituel et son irrésistible caractère à l’épreuve des enchantements féeriques.
On remonte encore le temps de la vie humaine, pour une rapide incursion dans le foyer familial d’une petite fille qui croit apercevoir quelques bouts de fées : ces créatures telles que l’héroïne les devine sont sans doute de délicates petites choses, mais leur existence nous entraîne en zone d’ombre, dans ces recoins de cruauté que perçoivent si bien les jeunes enfants – par la force de l’imagination, par la puissance de l’instinct ? au lecteur de trancher, s’il peut réprimer son frisson de malaise… car l’on effleure ici l’univers brutal du conte, l’image trouble qu’il renvoie d’une réalité non moins prédatrice pour la jeunesse. Sous la plume d’Anne Duguël, l’idée même de tendresse a quelque chose d’alarmant !
Le regard intérieur bascule ensuite de la fille à la mère, avec l’émouvante reprise de l’histoire de la Petite Sirène dans la nouvelle de Melissa Lee Shaw, « La Sorcière de la Mer », balayant d’une vague les stéréotypes à la Disney. Où l’on découvre, cœur serré, que l’amour et le sacrifice de la sirène prennent leur racine dans quelque chose d’encore plus profond. Très poignante, et subtilement cruelle, la première apparition de ces thèmes dans l’anthologie !…
L’émotion se prolonge en teintes douces-amères, un peu moins fortes peut-être à mon goût, dans le conte de Pierre-Alexandre Sicart, « Le Crabe et la Fée », où un gamin rêveur prend l’apparition d’une discrète fée comme clé de compréhension d’un monde qui l’isole, d’une maladie qui menace de l’emporter.
Avec « Comme une Rose Rouge », Susan Wade nous ramène au cœur de la forêt, là où la chaumière d’une sorcière sert de jardin secret à un couple mère-fille réfugié loin de la société humaine – jusqu’au jour où le regard enflammé d’un jeune homme s’introduit dans ce petit monde clos sur un bonheur quotidien. Son arrivée va bousculer un ordre entre nature et surnaturel, et précipiter la belle Blanche hors du jardin maternel, hors de l’innocence… Encore un bel ouvrage que cette histoire, brodant sur les motifs connus du conte une précieuse image de fleur nouvelle.
De la sorcière à la fée, et toujours aussi loin que possible de l’homme et de ses lois… Michelle West fait entendre la voix superbe, cette fois, d’une noble de féerie chargée d’élever une enfant loin des rites de la chrétienté devenue trop puissante ; elle nous dit, pour une fois, le regard des immortels sur l’humanité, sa fragilité, les forces auxquels elle est soumise et qui l’altèrent à chaque instant – et son plus grand pouvoir, susceptible de changer jusqu’au cœur des fées. L’occasion pour le lecteur de quitter sa peau d’humain pour éprouver la sensation d’un temps qui ne passe pas, à travers ce récit dont la majesté même ne saurait dissimuler la pointe émergente d’un certain sentiment…
Les fées demeurent, mais le décor change de surprenante façon dans la nouvelle de Lionel Belmon, « Hexane », qui nous entraîne sur un vaisseau-spatial d’essence très spéciale pour nous offrir, esquisse sidérale, le récit endeuillé d’un mythe fondateur qui abriterait aussi entre ses racines le terreau de nos rêves humains. Au point que l’on serait tenté d’y croire, à cette majestueuse vision…
Je passerai plus rapidement sur le « Conte pour une Fée » de Pierre-Luc Lafrance, où la voix et la vision des fées se font plus triviaux, pour raconter les péripéties un peu burlesques d’un humain surnommé Cochon. À part quelques sourires arrachés par les égratignures faites au schéma classique du conte et une chute amusante, il n’y a pas grand-chose pour moi dans ce passage au ton léger.
De plus en plus, nous sortons de la forêt sur les pas des créatures féeriques. Avec le « Doux Chasseur » de Pati Nagle, nous sommes en bonne et digne compagnie, même si la traque d’honneur qui amène cet elfe en territoire urbain nous conduit en des coins plutôt mal famés. En plus d’une exploration dans les territoires que j’aime tant de la fantasy urbaine, l’histoire possède comme une force empathique, attentive aux pensées d’un être issu d’une société où la vie se respecte jusque dans les pousses des arbres, contraint pourtant à un acte de violence nécessaire, au sein d’un environnement artificiel dont la laideur même lui fait violence. Aussi loin de chez lui, jusqu’à quel point ses rituels de chasseur le protégeront-ils de l’horreur, et de ses séductions ?
« Choses Mortelles » d’Esther Friesner semble répondre en contrepoint à la « Loi des Hommes » de Michelle West. La mère est humaine, cette fois, et bien vieille, à l’âge où l’on souhaite remédier à ses erreurs de jeunesse avant qu’il ne soit trop tard. L’humanité ridée et la féerie inchangée, intriguée, se regardent dans les yeux des années après s’être passionnément enlacées, et tentent de démêler les nœuds d’une énigme où il est question d’un enfant perdu, des violences de l’amour-propre, et de la puissance en face de l’amour. Je ne suis pas près d’oublier le dénouement, les derniers mots de cette nouvelle terriblement belle, où s’entrelacent suspense, sens et sensibilité pour tisser une histoire qui prend à la gorge.
La charge émotionnelle ne se relâche pas pour autant. Dans « Passer la Rivière Sans Toi », où une princesse de sang féerique rejoint la ville pour retrouver sa mère humaine restée de notre côté il y a bien longtemps, il est encore une fois question d’amour maternel, de sacrifice, d’amour filial en retour. Parce que les portes du Domaine des Fey se fermeront bientôt à jamais, marquant une rupture définitive avec l’humanité, tout dans la nouvelle, merveille et douleur, n’est est que plus vif, à vif, brillant ou brûlant. L’enchantement est d’une beauté terrible quand s’y mêle une sensation de fin imminente et le pressentiment d’un choix impossible… J’ai beau, soit dit en passant, m’être détournée depuis des publications de Fabrice Colin, passablement écoeurée par ses activités de ligueur et autres interventions peu ragoûtantes, reste qu’à une époque, ses œuvres avaient su me toucher (et que les relire maintenant ajoute une dimension étrange, un arrière-goût de ‘est-ce que c’était vrai’…) – bref.
Avec « La Guerre de l’Oubli », intégrée à un cycle plus vaste de nouvelles toutes consacrées à divers épisodes de cette lutte féerique, Claude Mamier offre à l’anthologie un finale redoutable, tout en fureur guerrière et amères nuances de regret. Plutôt que de laisser la rupture s’accomplir et leur peuple se consumer dans l’oubli, les fées choisissent une manière bien radicale de se rappeler au souvenir des hommes. Le lecteur, lui non plus, n’oubliera pas de sitôt les visions de cette guerre, et de ce qu’elle fit de la féerie.

Le peuple de féerie comme le petit monde vivant dans les profondeurs du conte doivent beaucoup (n’en déplaise à certains éditeurs/auteurs de ‘dicos’ à la très courte mémoire) au travail de découverte et d’exploration passionnée, militante aussi, conduit et impulsé il y a quelques années par les éditions de l’Oxymore, notamment en la personne de Léa Silhol – à la fois auteure, éditrice, anthologiste, et tout entière à chaque fois. Car pareille anthologie, ça vous altère le regard comme un don octroyé de seconde vue : parce que le vernis de naïveté du conte, l’illusion trop fréquente d’une féerie mignonne ont été, le temps de quelques récits merveilleux, ôtés sous vos yeux de lecteur – ôtés de vos yeux ? –, toujours et partout désormais vous irez voir à travers les apparences inoffensives, uniformément roses ou grises – à travers, et au-delà : la magie, la Féerie, once and for all times.

Le Fil d’Ariane

Cartographie

Avant-propos de Léa Silhol, « Il était une Fée : l’intention et le geste »
Storm Constantine « Comment la Lumière Descendit sur la Tour » – Eric Boissau « Tu es Pierre… » – Nancy Kress « Brise d’Eté » – Nicolas Cluzeau « Erreur de Jeunesse » – Anne Duguël « Comment j’ai découvert que mes Parents étaient des Ogres » – Melissa Lee Shaw « La Sorcière de la Mer » – Pierre-Alexandre « Le Crabe et la Fée » – Susan Wade « Comme une Rose Rouge » – Michelle West « La Loi de l’Homme » – Lionel Belmon « Hexane » – Pierre-Luc Lafrance « Conte pour une Fée » – Pati Nagle « Doux Chasseur » – Esther Friesner « Choses Mortelles » – Fabrice Colin « Passer la Rivière sans Toi » – Claude Mamier « La Guerre de l’Oubli »

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Shinear

C’est bon, je me rends.

Quatre semaines. Quatre putains de semaines que je tourne en rond dans ma tête et dans ma chambre, à essayer de rédiger  pour vous un pauvre petit article sur Babel Tour –  l’intéressante antho que les étudiants en master d’édition de la Sorbonne ont publiée à l’occasion du Salon du Livre 2008, dont Israël était l’invité d’honneur cette année-là… Quatre semaines de débâcle totale, chaque brouillon aussitôt né, aussitôt dézingué – rageusement, parce que  jugé trompeur, ou masqué, ou trop léger, ou trop biaisé, bref à des lieux, toujours, de l’approche à coeur ouvert vers laquelle je tends.
Et je comprends bien pourquoi.
Babel Tour, guide de voyage en cités cosmopolites, m’avait attirée tant par son concept que par le patchwork de visions et de voix tissé autour des villes, des ziggourats, des peuples et des langues qui s’y croisent ou s’y mêlent. Seulement voilà, à mi-chemin de mon excursion littéraire en Babel, j’ai passé la frontière vers un quartier vivant, fascinant, le plus brûlant et le plus beau à mes yeux… et je n’en suis pas ressortie, ni n’en ressortirai (quitte à revenir plus tard à notre Tour de Babel) avant d’avoir pu évoquer une nouvelle qui, à elle seule, figure dans mon top des lectures-choc de 2008 et de toujours – et même alors, je pense, une part de moi restera là-bas, ou bien j’emporterai moi-même un bout de cette terre-là, les échos de ces mots, leur roulement sous ma langue. D’ailleurs, voyez…
Plusieurs mois après la première lecture, ce texte continue de me coller de salutaires raclées.

Exit les poses de lecteur, donc, and enter « Shinear« .

Texte percutant sur le thème crucifiant des divisions de l’humanité, cette « nouvelle très particulière » de Léa Silhol entraîne son lecteur en terrain miné, pas très loin du labyrinthe de Fo/vea, pour un prenant voyage dans les rues des villes, au coeur du mythe, et vers les hommes – vers l’Autre, surtout.
L’oeuvre s’ouvre en effet comme un étrange album de voyageuse, présentant dans ses pages une Babel saisie au fil des années, en filigrane dans les vues de quelques-unes de ces villes où les cultures et les identités s’affrontent plus qu’elles ne se touchent. On les découvre, ces cités, à travers le regard impliqué, douloureusement et furieusement lucide, d’une artiste témoin et non touriste : bien plus qu’une passante, donc, une véritable passeuse. Et qui ne manque pas, au fil de ses errances en villes aimées que la haine divise, d’asséner avec précision ses vérités aux hommes, ou de prendre Dieu à partie.
Loin d’arrêter son voyage une fois l’album parcouru, l’auteure se tourne alors vers une issue possible, au-delà des barrières et des divisions, et le lecteur, terrassé l’instant d’avant, la suit dans les transports de l’espoir, parcourant ainsi le spectre du langage – des injures haineuses à ces mots de compréhension et d’amour que seuls peuvent trouver en eux ceux que la vie a déjà bien abîmés, et qui voudraient à travers leurs paroles réparer le monde dans les yeux de l’Autre.

Et pour nous mener de ville en ville et infiniment plus loin encore – mais aussi tout près, au plus intime -, la voix et les rythmes forment une musique obsédante, qui se grave à l’esprit, fait vibrer coeur et langue, et nous communique ainsi sa pugnacité de rap, son émouvante romance en duo musical, ses ferveurs de prière, l’ardeur de son chant final. Il y a cela dans le chant de « Shinear », une puissance capable de vous couper les jambes pour donner à vos marches un nouvel élan vers ce qui importe vraiment aux hommes, de vous couper le souffle et dans le même temps en insuffler un autre, intense et essentiel.
Et ainsi, Léa Silhol, qui déclarait dans un questionnaire que ce qu’elle déteste le plus dans son physique, c’est de « ne pas avoir dans les veines une goutte de sang de chaque peuple au monde », a créé une oeuvre susceptible de toucher  profondément tout être humain, quelles que soient ses origines. C’est ainsi que je ressens ce texte fort, un acte d’union à travers l’art, un appel vrai, et accompli, à dépasser les frontières que peuvent former les langues, les couleurs, les religions. Ses paroles m’accompagnent désormais, couperet et colère quand je vois le monde aller de travers, espoir lorsqu’une rencontre humaine  me donne envie de les murmurer pour quelqu’un.
Je ne vous les dirai pas, cependant, car je me suis déjà trop tenue entre l’oeuvre et vous, alors je me contenterai de ceci : Babel Tour n’est guère facile à dénicher, désormais ; si toutefois vous le trouvez sur votre route – cet ouvrage ou, qui sait,  un jour, « Shinear » dans une infoliation nouvelle et espérée – sans hésiter suivez le guide : écoutez sa voix. Ecoutez…

Le Fil d’Ariane :

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