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« Comment pourrions-nous nous passer de ceux qui parlent de nous mieux que toi et moi ne parvenons à le faire ? », clame Ivy, évoquant ces poètes dont elle partage la passion avec son alter ego, dans le secret de leurs bois bien-aimés.

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Je pourrais pousser en écho le même cri du cœur.
Comment s’en passer ? On ne peut pas, bien sûr. *Je* ne peux pas (et ne veux pas).
Et ce nouveau roman de Léa Silhol a dès la première lecture, les premiers chapitres, les premières pages, rejoint la liste de telles nécessités vitales. (Voire plus tôt encore : j’étais déjà tombée in love de son extatique pendant en nouvelle, « Under the Ivy », publié dans Sacra, Parfums d’Isenne et d’ailleurs – I – Aucun coeur inhumain !)
Le récit d’Ivy Winthorpe parle de vibrante manière à la part la plus sauvage et asociale, la plus élémentale, qui brûle en moi. A ces élans qui m’envoient chercher l’unité avec l’univers en courant en forêt aux côtés de ma chienne. A l’ado que j’étais, qui quêtait dans le nœud des écorces le visage du gardien mythique de ses forêts lorraines, que j’imaginais résilient et marqué, comme ses bois, des cicatrices des guerres du XXe siècle. Chez moi, les panneaux militaires interdisant l’accès à la forêt (bardés de sinistres « danger de mort ») sont rouillés, abattus à terre, supports de jeunes pousses tendres qui témoignent de la résilience des lieux ; pour l’héroïne de Sous le Lierre, dans le Wiltshire, les interdits sont bien réels, martelés à coup d’ordres parentaux et de bienséance sociale, et matérialisés par le mur qui enserre la forêt de Savernake.

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Face à ces lancinants interdits, au centre des tensions entre schémas sociaux sclérosés et industrialisation, la voix d’Ivy s’élève, haute, claire, puissante comme une force de la nature — et c’est exactement ce qu’elle est, cette jeune lady au cœur féroce, à l’esprit lucide, à la langue irrésistiblement épineuse, splendide d’hybris et d’assurance, à l’instar et à l’égal de son frère équin Aljabbar : une force de la nature, une énergie pulsant, poussant dans un corps qui se veut non humain mais animal. Et une volonté comme une avalanche, capable de tout emporter sur son passage (à commencer par le cœur du lecteur, conquis et complice).
La beauté enivrante de l’hybris, les lecteurs de Léa Silhol la connaissent bien, et ne s’en lassent pas. Avec Ivy, voilà que l’on rencontre, dans l’extase, le focus, et l’élan, l’incarnation d’un Moi qui se perçoit centaure, s’envole en Pégase… et se tend entièrement vers la part de Soi découverte dans le cœur (et le corps) d’un Autre.

Il y a toujours des pieds qui veulent le flanc des montagnes, des plongeurs prêts à descendre au cœur du ventre de la mer ; et des enfants, ivres et joyeux, pour aller exposer leurs visages à la pluie ; danser, peut-être, sous les averses et les déluges. Pour chercher l’extase sur les pics, malgré les terribles rugissements du vent.
Kelis, barde des Cours féeriques, in « Dialectique des Désirs », Avant l’Hiver

(Yessssss à cela, Kelis !)
Nous sommes ici de l’autre côté du miroir, du côté humain, trop humain du Vertigen. C’est un miroir aux alouettes, en quelque sorte, où démêler le vrai du folklore du faux des superstitions corsetées et traditions dénaturantes demande de solides talents d’enquêteur (et un sens de l’humour sacrément acéré, pour résister au sordide des secrets et au minable des pressions sociales dans le marasme desquels il s’agit de naviguer) — mais le vertige et l’ivresse sont là, manifestées en courses folles dans les bois, en cavalcades de changeling ou de centaure, en poèmes comme des affirmations primales de soi et de l’osmose avec la forêt.
Le vertige est là, dans les cœurs sauvages. Je ne dirais pas ‘amen’ à cela, mais… oh YES !!!!!!!!!!!!

*** ** ***

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Par-delà un simple mur écroulé, au fond du parc d’un manoir anglais, s’étendent des bois immenses, ceinturés de légendes et d’étranges interdits. L’héritière de cette antique demeure, Ivy Winthorpe, ne se définit que par le regard sarcastique qu’elle jette sur toutes choses, les livres qu’elle lit en cachette, sa nature de centaure et, par-dessus tout, les bois vers lesquels elle ne cesse de s’évader, contre toute opposition et obstacle.
C’est la plume de celle qui se définit elle-même comme “un petit système ensauvagé” qu’endosse l’auteure, le temps d’un hymne barbare, à la charnière entre les jardins d’une aristocratie moribonde et les étendues de la millénaire forêt de Savernake, noyée de mystère et de vivants secrets.

Un voyage passionnel et féroce dans le grand vert de l’implacable nature, filigrané par la figure énigmatique du Green-Man, le pas des cavaliers, et hanté par l’ombre obsédante du Heathcliff d’Emily Brontë.

Au travers de ses cycles primés de Vertigen et du Dit de Frontier, Léa Silhol s’est inscrite comme une figure incontournable de la fantasy mythique, et une pionnière de la fantasy urbaine en France. Sous le Lierre est son sixième roman, et le premier à décliner à la fois les gammes du roman historique, et du réalisme magique.

Fil d’Ariane

ReLIRE - respect authors' rights

Du printemps 2013 à l’été 2016 : voici trois ans maintenant qu’avec le lancement de la première opération de rafle par le registre ReLIRE, nous avons basculé dans une étrange réalité alternative dystopique.
L’affaiblissement du débat démocratique reste pour moi, jour après jour après jour, une source de consternation et d’épouvante — hélas durable, pour qui a suivi le développement de l’affaire ReLIRE, et pu constater l’incapacité fondamentale au dialogue et à la remise en question manifestée par le gouvernement, ainsi que par les institutions mandatées pour appliquer la loi du 1er mars 2012 relative à l’exploitation numérique des livres indisponibles. Le tout, sous l’égide d’un Ministère de la Culture qui s’avère être au Code de la Propriété Intellectuelle ce que son voisin le Ministère de l’Écologie est au loup : i.e.,  un massacreur imbécile, claironnant pour se dédouaner que ces bêtes, ça fait peur aux enfants. (Heureusement pour le loup que l’Europe veille, n’est-ce pas ?…)

Voici trois ans que l’on s’entend répéter sur le sujet qu’il n’y a pas de problème. Que le droit d’auteur est respecté. Que les auteurs sont satisfaits, pour ne  pas dire privilégiés (ou alors ce sont des frondeurs et des paranoïaques, et de toute façon ceux-là ne sont que deux, nous serine-t-on). Que cette loi représente l’intérêt public, valorise le patrimoine culturel, etc etc etc.
J’ai déjà exprimé à de nombreuses reprises ce que je pensais de ce discours. En version courte : bullshit. (Pour une version plus longue, cf par ex. le Petit lexique de rhétorique ReLIttérAiRe compilé ici même).

Est = Ouest

Puisque la BnF vous le dit, que l’Est c’est l’Ouest.

Trois ans, donc, de trek chez Kafka. Trois ans d’asphyxie, quand on aime la justice, et la vérité  (cet acier que le gouvernement français, avec la mise en œuvre de ReLIRE, s’est imaginé pouvoir assouplir comme il a ‘assoupli’ le droit d’auteur — mais qui ne saurait plier).

Trois ans de dégoût et de colère, à dire le refus d’être *utilisée*, en tant que lectrice, citoyenne, comme prétexte pour nuire impunément à une catégorie de concitoyens — parmi lesquels se trouvent des créateurs envers qui je me reconnais une dette d’honneur, à travers ce qu’ils ont publié. On voudrait tant nous faire gober que « ceux qui écrivent le font pour le public » : évidemment, NON. Ils, elles écrivent pour eux-mêmes ; le reste, lorsque publication il y a, n’est que grâce collatérale pour les  lecteurs — et en aucun cas un dû. Je refuse absolument de prendre part à la tyrannique mascarade de « l’auteur au service des lecteurs » / « l’artiste au service du public ».
(Je me répète, peut-être ?  C’est que je sens le danger ambiant, oppressant, la poussée générale d’une économie avide de s’emparer du marché culturel en profitant de la confusion des temps.)
Once more with feeling : ReLIRE ne respecte ni les auteurs, ni leurs droits.
ReLIRE ne sert pas leurs intérêts, ni même l’intérêt du public. ReLIRE est au service de facto de quelques grands groupes éditoriaux,  invités à aller faire leur marché parmi un catalogue d’œuvres dont ils avaient eux-mêmes délaissé l’exploitation. Rappelons que, alors que les auteurs ne sont pas consultés ni même informés lorsqu’un de leurs ouvrages  est saisi par ReLIRE, les éditeurs sont, pour leur part, officiellement contactés ; et qu’un titre alors dédaigné par eux (= l’éditeur officiel, ou à défaut toute structure éditoriale qui se piquerait de récupérer ce titre sans frais ni efforts à fournir) pourrait très bien rester bloqué à la fourrière dans le registre sine die (au temps pour la préservation du patrimoine littéraire, n’est-ce pas ?)

Trois longues, très longues années ce furent, avec ReLIRE bouchant l’horizon culturel depuis les tours de la BnF.
Trois années à se plier à la tyrannie du calendrier imposé par le dispositif : rafle de dizaines de milliers de titres en mars, deadline des opt-out en septembre. Trois années d’erreurs tragiques planquées et répétées, des titres pourtant disponibles, ou de la plume d’auteurs étrangers, ou non concernés par les paramètres de la loi, saisis à l’insu et contre la volonté de leurs auteurs (et contraints parfois de côtoyer, odieuse promiscuité, des textes antisémites). Trois années de fonds publics versés avec une indécente abondance aux exécuteurs de basses œuvres (et exécuteurs d’œuvres tout court) de ce projet. Trois années de règne de l’incompétence et de la médiocrité, tant le fond comme la forme de ce projet inique s’accordent en laideur.

Trois années d’injustice, et de mépris total des auteurs.
Un scandale incroyable,  avec jusqu’à présent la complicité des institutions judiciaires françaises.

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Et soudain, cette percée superbe, le 07 juillet : les conclusions de M. Melchior Wathelet, Avocat général de la Cour de Justice européenne, dont l’avis avait été sollicité par le Conseil d’Etat dans cette affaire.
Ces conclusions, limpides, belles comme l’avènement d’une évidence, sont défavorables au dispositif ReLIRE. Il n’est pas de majuscules assez grandes pour souligner la force du ENFIN qui m’échappa, à  leur lecture. Enfin, oui, et… merci.

39.      En l’absence de législation européenne dérogatoire, le consentement exprès et préalable de l’auteur pour la reproduction ou la communication au public de son œuvre ne saurait être supprimé, supposé ou limité en lui substituant un consentement tacite ou une présomption de transfert auxquels l’auteur devrait s’opposer dans un délai déterminé et aux conditions prévues par le droit national. Il s’ensuit qu’une réglementation nationale comme le décret litigieux, qui substitue au consentement exprès et préalable de l’auteur un consentement tacite ou une présomption de consentement, prive l’auteur d’une composante essentielle de son droit de propriété intellectuelle.

43.      Le fait que l’auteur n’exploite pas pleinement son œuvre, faute, par exemple, de diffusion commerciale auprès du public, ne modifie pas ses droits exclusifs d’autoriser ou d’interdire la reproduction de son œuvre ou sa communication au public.

So say we all.
Tout en savourant la pertinence incisive de certaines notes de bas de page, qui méritent bien aussi les feux de la rampe :

41      Je relève également que, lors de l’audience, la SOFIA a indiqué qu’elle monopolisait des ressources importantes pour localiser les auteurs afin de les rémunérer pour la reproduction et la communication au public de leurs œuvres sous forme numérique. Interrogée sur la raison pour laquelle elle n’utilisait pas ces ressources pour identifier les auteurs avant d’autoriser la reproduction et la communication au public de leurs œuvres et obtenir leur accord exprès et préalable, la SOFIA a répondu qu’il serait trop difficile d’obtenir l’accord individuel des auteurs concernés.

*applause* C’est élégamment pointer la couleur douteusement marronasse de certains procédés qu’affichaient jusqu’à présent sans le moindre complexe la SOFIA, la BnF et certains éditeurs censés représenter la garantie morale / scientifique du projet.
Merci à Maître Wathelet, et merci à l’Europe. Cette vision de la justice en action, voilà qui vaut à mes yeux tous les drapeaux du monde : quel magistral coup de bélier enfonçant la fiction élaborée par la France en justification de ReLIRE, fiction si grotesque qu’elle représentait une insulte à notre intelligence en même temps qu’un affront aux auteurs pris dans la nasse de cette législation !
Reste à savoir si la Cour de justice validera le coup fatal porté par son Avocat général.
Je serai au rendez-vous, à l’automne. Et reste en révolte active, dans l’intervalle — active et constante. Pour une grosse lectrice dans mon genre, les conséquences de ReLIRE sont perceptibles au quotidien : refus absolu et irrévocable de consumer consommer tout ebook commercialisé par la société Fenixx, que ce soit par un achat en librairie numérique ou un prêt de bibliothèque ; mais aussi, et comme affirmé sur ce blog ainsi que dans la pétition ReLIRE : l’opt-out des lecteurs, refus tout aussi total d’acquérir désormais les ouvrages de tout éditeur qui aurait trahi ses auteurs en tirant profit des dispositions avantageuses de ce système.

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Round the year without ReLIRE

Comme on voit, le public se porte très bien, merci pour lui (et il se porterait encore mieux si le gouvernement ne se piquait de dékoulakisation artistique en son nom).
C’est la part la plus brillante de ce combat. Le soutien à la liberté des artistes, aux voies indépendantes et innovantes (celles que ReLIRE, sous prétexte de modernité numérique, tenterait d’entraver en gardant  des dizaines de milliers d’œuvres sous le joug de Thénardiers peu scrupuleux, et pas aventuriers pour deux ronds). La Beauté.

Et d’ailleurs, chapeau bas aux auteurs, artistes et collectifs qui se sont engagés dans cette lutte aride. Je vous invite vivement à aller lire les billets des véloces / féroces qui ont réagi aux conclusions de Maître Wathelet, en ces jours où enfin un grand pas est fait vers le rétablissement de leurs droits violés, et où ces droits sont réaffirmés devant une Cour de justice.

Pour la suite des informations / actions / réactions sur l’affaire, rendez-vous aux QG respectifs des usual suspects : les twitters / blogs / pages fb (selon) de Léa Silhol, Lionel Davoust, Lucie Chenu, de Nitchevo Agency,  du Droit du Serf, du  SELF, ainsi que le newsfeed d’Actualitté (média qui s’est distingué par sa ténacité dans la couverture du sujet). Et en ce qui me concerne, je serai à mon poste, pour du relais d’actions (et de l’action, tout court !) / répercussion  de témoignage d’artistes / veille médiatique, sur les espaces gérés par Recueil de Cris Adverses au Larcin d’Etat (@Recaler_ReLIRE). See ya there !

Tree sap & steel bars

Ce sont des temps bien sombres pour évoquer le second opus de Sacra, Parfums d’Isenne & d’Ailleurs, indissociable de son frangin. Ce sont, certainement, les meilleurs des temps ? Alors que le vacarme du monde, les dissonances et deuils que l’actualité dépose chaque jour dans le paysage du monde, marée après marée et nausée après nausée, me poussaient fortement vers Fo/vea… par les ailes de Jebraël, par l’expo d’une photographe et la lettre d’un Alcibiade, par les étoiles dans le ciel d’Istanbul — je revenais à Sacra, toujours.
Ce sont, assurément, les meilleurs des temps. Dark times & darkest dreamings — une intéressante conjonction astrale pour aller chercher dans ce recueil, à travers les indices reliant les œuvres de Léa Silhol, et les traces de combats passés et annoncés, du sens pour nourrir le feu sacré.

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 … Des temps pour aller à Londres se perdre dans un labyrinthe urbain, et la contemplation d’ombres et d’objets d’art qui dépassent le simple effet de lumière. Je connaissais “Lumière Noire”, via sa précédente parution en anthologie, mais jamais je n’avais autant apprécié cette nouvelle que tissée en Sacra, en résonance interne et profonde harmonie sur le thème du passage vers cet Ailleurs qui interpelle tant nos âmes humaines…
…Des temps pour faire un pas de plus vers la découverte d’Isenne, et partant vers l’amour d’icelle. Il y a des passages, dans la nouvelle “Sfrixàda (L’Empreinte, dans la Cendre)”, des instants cristallisés, qui appellent le cœur à se donner sans retour, et sans conditions, pour des valeurs, et les expressions de visage — un regard dangereux, un sourire féroce — qui les dévoilent. Lire « Sfrixàda », c’est assister à la rencontre d’une grande âme et d’une grande cité ; lire Sfrixàda dans Sacra, c’est savourer, éprouver le clic par lequel s’assemblent cicatrices arborées et célébration de l’intégrité. Et ce, alors même que les cieux du monde affichent le présage d’épreuves à venir…
… Des temps pour célébrer le ciel, le passage des étoiles et leurs envols de feu, depuis les murs d’une demeure stambouliote, en compagnie de créatures mythiques aux cœurs accordés et aux caractères rivalisant de séductions — que ce soit dans l’action, l’audace, et la fidélité. Sur les accents nostalgiques de “L’Etoile, au Matin”, qui a déjà touché les lecteurs de Fo/vea, “D’une Étoile à l’Autre” déroule la musique d’une bataille décisive qui s’avance, rassemblant les forces amies à travers tous les pans d’univers silholiens, et non sans de terrestres, terribles arrachements…

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… Des temps pour explorer plus avant encore, après Istanbul, de l’Empire khazar à la République d’Isenne, la merveille des cœurs fidèles. J’avais adoré “La Faveur de la Nuit”, revenant sans m’en lasser, au fil des parutions, à ce récit aux accents théâtraux, et initiatiques, reliant l’histoire d’un peuple fascinant et méconnu à la beauté des nuits sous l’égide de Finstern : sa version longue et remixée, “Béni Soit l’Exil”, m’a carrément renversée, avec la force de frappe et l’éclairage d’un coup de foudre. (Ai-je déjà dit combien chaque rencontre avec Isenne, et Angharad, est l’occasion de tomber plus profondément, et irrémédiablement, en amour ? Oui ? Right so.)
… Des temps pour aller au Japon parler, en des temps de fer, de violence et de guerre, le langage de la paix, et les inflexions dures du devoir, du destin, des âmes déchirées. Petit roman, grand texte, point de jonction où se retrouvent les descendants de “Gold” et de “La Loi du Flocon” (et tellement plus encore), où les fays pénètrent dans le monde des kamis, où les ors du Kintsugi côtoient les encres de tatouage et le cyberpunk rencontre le folklore, “Le Maître de Kōdō” représente un jalon essentiel, surprenant et attachant, de la Trame — à l’intègre image de l’ensemble du double recueil Sacra (les amoureux de Vertigen autant que les âmes éprises de Frontier se feraient grand tort de passer à côté !). Et tandis que les cœurs se reconnaissent et s’éprouvent, les alliances se nouent et les forces se rassemblent, encore, sous des cieux sombres, percés de fulgurantes splendeurs…
… Des temps pour aller — vers le pinacle, vers l’abîme — méditer en contemplant le sourire et la silhouette des Bouddhas d’Afghanistan. Depuis sa première parution en anglais, je n’ai jamais cessé de revenir vers “Emblemata”, chaque fois que le sense of doom, la consternation devant les destructions en tous genres qui s’opèrent ici-bas, menaçaient de m’emporter en spirales de noirceur et de misanthropie. Rencontre entre une figure historique et une figure mythique au pied d’œuvres d’art vouées à une prochaine disparition, ce texte fut, pour moi qui ne suis pas bouddhiste, ma première expérience, crucifiante et lumineuse, du Sutra du Cœur qui en inspira l’écriture — et, pour le nombre de fois où j’y suis revenue, entre révolte et amour : une expérience vraie, et réussie. Blessings à l’artiste pour m’avoir appris cette récitation à laquelle langue et cœur se montrent initialement rétifs comme baudets.
… Des temps enfin, parce qu’Emblemata, et l’Irlande de “À Travers la Fumée”, et l’écho des événements de Londres en ouverture de ce second opus — parce que, aussi, tous les indices pointant au fil des œuvres de Léa Silhol vers cette cité —, pour un finale à New York, les tours du World Trade Center en ligne de mire. Pour un new deal, et plus encore un sense of wonder qui offre une merveilleuse réponse au thème de la perte dans “Emblemata”, et à l’ensemble des voix de Sacra.

 Il reste, décidément, de la beauté et du feu sacré parmi les crasses de notre ère. Des œuvres comme Sacra, des compagnons de route et de barricade, qui nous parlent encore — dans le larsen d’aliéanantes actualités — de la tension douloureuse et extatique des âmes vers l’Ailleurs, et des harmonies que produisent ceux qui se reconnaissent en pareil mouvement.

 [Ceci, bien évidemment, n’a rien d’une chronique ou critique. C’est l’extrait d’un journal intime, développé un jour de méditation désespérée sur les laideurs de l’actualité, avec pour bande-son la section “Quête / Révolution” de Alchemical Hooligan (et celle de Kingdom of Heaven en filigrane).]

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Une fois encore, les lignes des fils tendus se croisent, et les quêteurs de secrets se rassemblent, cherchant le chemin vers les codes, rites et fragrances du grand carrefour du monde, et ce qu’il reste de la splendeur…
Autour… de la lueur d’une lampe noire dans une boutique d’antiquités de Kensington ~ des cérémonies initiatiques des adeptes de Morphée, et des songes de braise des Khazars ~ du pas des Nephilim sur la route des âges, et des formules de la vacuité et du détachement, sous l’ombre des statues du Gandhara ~ de l’écho du rire d’Angharad sur les murs des palazzi lagunaires, et du café embaumé d’épices d’un Lucifer mécréant ~ de la couleur envoûtante des érables à Kyoto, au miroir coupant de retrouvailles dans les rues de New York… Dans le souffle brûlant des athanors d’Isenne, les vapeurs des braseros oneiroi, et le parfum du bois d’Agar des cérémonies de Kodo japonaises, le diagramme mouvant du Sacré se dessine et s’efface, une nouvelle fois…

Il ne restera de ces trajectoires de feu, à la fin, que l’empreinte de pas de foudre dans les braises, le sable coruscant et la cendre, et la fumée tenace d’un millier de parfums répandus.

Sous l’égide des Muses et le claquement des bannières du Jinnistan dans les vents de Qâf, par les Sceaux qui convoquent les Déchus et les dieux exilés ; au calame persan, au couteau de peintre, et au plomb des vitraillistes, Léa Silhol, architecte des univers croisés de Vertigen, Frontier et Isenne, conclut le tissage d’une rose des vents en forme de piège à rêves, passionné, viscéral et intransigeant, à l’image des âmes démesurées qu’elle ne se lasse jamais de dépeindre.

Fil d’Ariane

Il m’a toujours semblé que l’instant où le lecteur brise l’espace intime de résonance d’une œuvre pour la faire basculer dans la sphère si frustrante du commentaire d’art en société… cet instant-là, où trop souvent l’on s’en va troquer la musique pour le bruit, relève de ces (soi-disant insignifiants) sacrilèges avec lesquels la forme du monde nous oblige à composer. Ma seule excuse pour m’y livrer : un coup de cœur plus puissant que mes réticences naturelles, et le désir exigent de le transmettre avec autant de sincérité, de sens et d’authenticité que le permet l’exercice imparfait de la chronique.
Cela est particulièrement vrai pour le recueil qui m’a ravie ces temps derniers, et me tiendra encore longtemps vibrant entre ses pages, j’ai nommé Sacra — Parfums d’Isenne et d’Ailleurs (hail !) Un blog pour rendre justice à ce chœur formidable d’artistes, d’immortels, de sauvages, tous à leur façon cœurs libres, immenses, intenses… ô le paradoxe ! Rendre grâce, alors, pour leur existence trop vraie, trop vivante pour ne pas dépasser les seuils de la fiction, et ruisseler en cascade d’échos éblouissants dans l’univers alentours.
Aux visiteurs de passage qui savent comme moi combien le nom de Léa Silhol sur une couverture est une promesse toujours tenue, une mise toujours plus poussée, des limites toujours repoussées, non, allégrement annihilées : rendez-vous service, lâchez l’écran, filez chez votre libraire. Sacra relève de ces rencontres que l’on ne saurait faire attendre sans s’en mordre rétrospectivement les doigts.

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Sacra, Parfums d’Isenne & d’Ailleurs… le titre à lui seul représente une irrésistible invitation au voyage, accroche d’âme renforcée encore par la beauté de la couverture créée par Dorian Machecourt. On embrasse sans résistance la tentation, avec un sourire de côté à Wilde, et on entre en cérémonie, via les volutes d’encens et un sommaire sous forme de symphonie olfactive, vers la considération du sacré sous tous ses aspects, des rituels hiératiques à la beauté naturelle, de l’art des hommes ou des immortels à l’amour divin…

Première station, les pieds plantés en terre irlandaise, le regard tourné vers le Mystère des contrées féeriques… « À Travers la Fumée ». Piaffant d’exaspération devant les lâchetés d’un narrateur timoré et pestant contre sa pauvre appréhension des livres, cette lectrice s’élance vers le plaisir de retrouvailles longtemps guettées avec une figure d’écrivain — embrasse ses paroles et réflexions comme on signerait d’une adhésion féroce un manifeste artistique — effleure les pages du recueil imaginant sous ses doigts, par translation de bibliothèque, les premières traces d’Isenne la fabuleuse, reflet magique et magnifié de Venise…
Isenne se rapproche dès la deuxième étape, « Lithophanie », en la personne de l’un de ses Artisans en mission — et il faut cela dans la balance, son profil sur la route marquant rituellement la direction de la Cité, le verre et les couleurs du vitrail auquel il œuvre, il faut cela pour peser contre les murs écrasants du château où le récit déroule son fil inexorable…
A la troisième station, « Là où Changent les Formes »… le pas se fait ardent et dansant, entraîné par le vent et une ivresse de couleurs par-delà le seuil d’Isenne. Cela fait des années déjà que je fis ainsi, via le bel Emblèmes Rêves, ma première entrée dans la cité, touriste charmée et âme vite capturée par les puissances à l’œuvre au sein des castes d’Artisans, et la fascination reste neuve comme au premier jour. Et comme au premier jour, me voilà emboitant le pas d’une citoyenne revenue d’exil, explorant les rues, rouages et rituels locaux, la suivant jusqu’en ses rêves et ses rencontres avec une si réelle créature mythique — exquis périple où l’on flirte dangereusement, délicieusement, avec le sacrilège et l’obsession… Songeant crescendo que Sacra décidément n’a rien à envier, en termes de pouvoir des œuvres d’art, aux artefacts isenniens évoqués entre ses pages.
Surprise, la foulée suivante sur cette « rose des vents » (comme l’appelle Léa Silhol) nous transporte, d’un clic de rouage articulé sur la thématique du rêve et de la réalité, vers la Melniboné de Moorcock, une nuit fiévreuse où l’on croirait palper l’esprit de la ville à travers la fumée des rituels mortuaires qui a envahi les rues. Une nuit lourde, et zébrée pourtant de telles fulgurances qu’on la dirait inoubliable
Mais la surprise de ce « Rêve en la Cité » n’est rien comparé à celle qui attend ensuite, et m’a laissée à genoux, fauchée par l’émotion et la splendeur de « Gold (Chant du filigrane de la fracture, sur la vague d’un Kintsugi) ». Tous ceux qui réclament à grands cris affamés la suite du roman Nigredo n’ont pas idée de ce qu’ils perdraient, s’ils passaient à côté de cette bouleversante rencontre — avec emphasis sur l’ampleur du bouleversement. « La voix de tous ceux que — aimés jadis — nous pensions avoir perdus pour toujours », dit la quatrième de couv’… et oui, si fait (oh YES…). Et lorsqu’en réponse s’élève à la rencontre de cette voix perdue, une autre pour dire un chant essentiel, et que les actes se conjuguent à l’image des âmes, dans un mouvement fracassant propre à restaurer le monde sur une plus juste trajectoire… là, dans le choc de cet immense coup de cœur, Sacra m’a embarquée sans retour, comme l’utopie de Frontier il y a des années. Nombre des voix recueillies dans Sacra s’en viennent questionner la réalité des hommes, de ceux qui justement ne questionnent pas les formes et limites du monde — comment ne pas les rejoindre, dans le refus farouche d’un monde où les actes sublimes évoqués dans « Gold » seraient mesurés à des aunes étriquées ? Il me semble que le dialogue intérieur initié avec les personnages de cette histoire ne prendra jamais fin, et tout ce qui autour de moi ne s’y rattache pas me semble présentement si falot, irréel.

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Aussi amoureusement que l’on se soit attardé là… Isenne attend, spirituelle et dangereuse, et ce serait faute de goût que manquer le rendez-vous avec ses Muses et ses Artisans — d’autant que le superbe « Trois Fois » nous entraîne plus avant vers le cœur labyrinthique de la Cité, dans le secret des forges et les mystères mis en œuvre là. Sur l’établi des créateurs, la forme dure des rites, des devoirs ancestraux, et la matière dont sont faits les gestes de rébellion ; dans la balance, l’équilibre d’Isenne, la perpétuation de son pouvoir…
Et au terme de cette station solennelle passée dans l’ombre des ateliers et derrière les murs d’une chapelle… « Under the Ivy » nous embarque dans un élan vital et sauvage —  pour une grande inspiration à l’air libre, une course extatique dans les bois, aiguillonnés de la voix par une héroïne qui célèbre son univers naturel, et raille celui des hommes, avec une musicalité de torrent clair (et un goût littéraire très sûr, ainsi que des affinités de caractère avec une certaine Antigone !) Une expérience vibrante et jouissive, ponctuée d’éclats de rire et tendue dans la célébration de la Beauté… On en redemanderait volontiers, d’une telle cavalcade !
Sur cette lancée… « Magnificat ». Wow. Enfin les djinns entrent dans la danse, aux côtés des anges déchus, laissent apercevoir leur place dans la Trame du monde silholien. Encore une fois, terrible est la tentation de s’attarder dans les pages du récit, en faire rouler entre ses doigts les éclats coupants, et en son âme les résonances poétiques — mais comme une fumée qui monte aux cieux, Sacra spirale vers le sublime, le vertige de l’élévation, et l’on se laisse emporter, avec autant d’abandon qu’en embrassant la Chute à travers Fovéa. Déployé à l’apex, un chant que je défie tout amoureux de Vertigen d’entendre sans le recevoir en plein plexus.

Et ainsi, osmose réussie, l’œuvre devient elle-même la cible, l’objet de son langage de l’extase — écrite qu’elle est dans un alphabet où le Ô fervent et le Yes ardent représentent des lettres essentielles.
Il coule dans Sacra une lumière extraordinaire : celle des matins naissants, lorsque les veilleurs et les éveillés qui ont égrené chaque heure, chaque nuance de la nuit, aiguisés et ciselés par leur expérience de l’Ombre, et vivants comme jamais, renversent la tête vers le ciel pour mieux recevoir le chant d’aube du Phénix.

(… Et dire qu’il reste à découvrir le second volume, dont la parution est imminente…)

sacra

Ex-stasis… L’extase… l’ivresse, le ravissement, l’intoxication d’un instant ou d’une ère…
Encapsulée dans le rituel, la forme, et les parfums du monde…
Dans les sens… dans l’encens…

Au travers d’une boîte de palissandre que les écrivains se transmettent secrètement depuis des siècles ~ des calligraphies du roi des Djinn, même sur un parchemin frauduleux, et de la dialectique des céramistes Satsuma dans le salon de Klimt ~ des bouquets de fleurs blanches envoyées par un père à sa fille, et des visages du Green Man dans des bois interdits ~ des voiles des navires qui filent vers le port, enflées par les chants des passagers, et de la voix de tous ceux que — aimés jadis — nous pensions avoir perdus pour toujours.
D’un bout à l’autre des horizons et hors des cartes, sur le fil d’une errance rythmée du pas des voyageurs inlassables, et des esprits affamés de splendeur, les traces des mortels et immortels se doublent, se croisent, se frôlent…
Au centre du compas, la cité légendaire d’Isenne, carrefour hybride entre l’Orient et l’Occident, hantée de fantômes, de rumeurs, de contes et de codes ; dépliant ses mystères autour du Labyrinthe des verriers. Marché gobelin où l’art et la démesure s’échangent, s’offrent, s’achètent et se perdent, entre les ombres vibrantes d’Irshem et les esquisses de Venise…

Léa Silhol, architecte des univers croisés de Vertigen, Frontier et Isenne, scalde des astérismes et des carrefours, déclare solennellement que Sacra constitue, plus encore que les prismatiques Avant l’Hiver et Fo/véa, la rose des vents de sa Trame, et que le lecteur ne s’aventurera dans le dédale de Manta qu’à ses risques et périls.

— Première séquence, en six nouvelles et deux novellas —

Fil d’Ariane

Anis & Jay

Quand Jay conduit, il remodèle les volants.
Ainsi résonnent les premières notes de la voix d’Anis, dans ce choeur, ce recueil, Musiques de la Frontière, mon compagnon de route constant depuis 2005, le genre d’œuvre, vous savez, que l’on embarquerait avec soi lorsque tout ce qui compte doit tenir dans un sac à dos, et dans la boite à trésors du cœur.
Quand Jay conduit, il remodèle les volants.
Une ouverture si parfaite, si parlante, à l’histoire de ce couple brûlant, que bien souvent je l’ai sentie me traverser sans avertissement, au cours de mes errances urbaines. Filant sur les chemins, pliée sur le guidon, concentrée sur ce sixième sens et ce lien spécial à l’univers qu’engendre la vitesse, et soudain, une voix passe. “Quand Jay conduit”… Léa Silhol a l’art de ces phrases qui s’insèrent avec une grâce aigüe dans les courants du monde, pour y couler, évidentes, comme si elles avaient toujours été là, vraies comme un souffle — et comme l’acier.
Dix ans après “Vado Mori” — dix ans, pour nous ; pour elle, dans la droite ligne des événements — … Anis a pris le volant, et la parole, et nous a embarqués, hitchhikers chamboulés d’être là, dans sa quête, focalisée sur le but de sa course, la source et l’estuaire d’où viennent, vers où filent les courants sauvages de son récit : Jay.
“Vado Mori” disait les suites immédiates d’un acte lourd que commit la jeune femme. Il était question, alors, d’en affronter et assumer les conséquences, et d’y survivre (ou non). A présent, il revient à Anis, au fil de la route et d’une introspection sans pitié, de se définir par rapport à son geste, et par rapport à un monde où la renaissance de la féerie dans les cités, cet avènement inespéré de la beauté et de la magie, a fait surgir le pire en nos humaines sociétés : racisme, violation des droits de l’homme et de l’enfant, haine de l’autre. Elle, la privilégiée, enfant choyée d’une famille riche et respectée, amoureuse d’un guerrier fay que la vie s’est chargée d’écorcher vif dès son plus jeune âge… qui est-elle, que va-t-elle emporter d’elle à Frontier, où l’attend, peut-être, Jay, et de quelles peaux lui faut-il se dépouiller chemin faisant, sachant ce qu’elle a accompli ?
La route, comme un creuset alchimique, une épreuve initiatique. La route, son ruban de bitume où dérouler ses voyages intérieurs, vaut tous les psys du monde. Cette route-là surtout, sans merci et pourtant incroyablement riche en nuances, car l’auteure est tout sauf une adepte des jugements rapides et des raccourcis faciles.
Et ainsi va Anis, vers Frontier en aval et la validation de son épreuve. Égrenant ses souvenirs au rythme des kilomètres (tandis que nous avalons les pages sans pouvoir, nous non plus, nous arrêter), revenant sans arrêt, dans la douleur décapante de la séparation avec l’homme qu’elle aime, vers l’amont, l’étincelle initiale et l’embrasement de leur relation, chaque station de leur parcours passionné l’un vers l’autre. Sur ce parcours commun défilent tous les panneaux que l’on peut trouver dans les labyrinthes à la Fo/vea, ceux qui disent — qui hurlent, en majuscules et caractères gras — l’humaine litanie des “TRUST NO ONE / … / PROTECT YOURSELF / … / GIVE UP”. Et ces deux-là mettent à abolir les distances, les frontières, les prudences, les peurs, une intégrité renversante, à l’œuvre jusque dans leurs failles, et une ferveur féroce, propre à renvoyer au rayon des soupes lyophilisées toutes ces insipides romances paranormales que l’on voudrait nous faire avaler en série en guise d’urban fantasy. Propre à nous faire tomber en amour pour le couple qu’ils forment, fans de leurs véloces passes verbales et de leurs pas de danse en beauté, et à éveiller en nous des sentiments un peu (farouchement) protecteurs. On veut cogner des murs pour demander raison des laideurs insupportables que leur inflige l’univers, et tout autant claquer des bises sonores aux frères qui veillent sur eux, Fallen, Priest, Crescent, Faol, toute cette tribu superbe d’anges et de furies dont la lumière brillait déjà comme un fanal dans Musiques de la Frontière, et qui fracture le récit d’éclats de rire qui sont autant de fulgurances dans un ciel des plus noirs, d’abolitions de la gravité sous un horizon plombé. Comme un exorcisme, et il en faut, car cette histoire est pleine de monstres, et ils ne résident pas dans les terra incognita des cartes géographiques (là où se cache la merveille de Frontier) : ils sont parmi nous, avec pignon sur rue, vernis de respectabilité, et bénédiction des autorités. Alors on rit aux larmes en même temps qu’on chiale sa race, la tête renversée vers le ciel tandis qu’un uppercut nous cueille au plexus. Double mouvement pour un monde complexe, KO magistral, du genre dont on se relève avec rage et gnaque, une sainte colère et un sentiment de grâce.

Il y a dix ans de cela, lorsque les fays de Musiques de la Frontière sont entrés dans ma vie, j’aurais juré que la rencontre, la vision salutaire de Frontier, était de ces magies de l’Art qui n’arrivent que once in a lifetime — et ce feu, de fait, est assez puissant pour tenir de fuel sur une vie entière. Je sais désormais, avec Possession Point, que la foudre peut frapper plusieurs fois au même point, et la grâce revenir, transformée, telle une vague aux nuances renouvelées, toujours plus profonde. Et tandis que l’esprit électrifié explore les fils dévoilés de la trame d’une Œuvre qui, de livre en livre, par son architecture où tout fait sens, n’en a pas fini de nous sauver des absurdités de notre monde, le cœur roule de page en page, vers Frontier, toujours.

Possession Point

Tes iris à toi, mon ange, avaient la couleur de la mer avant l’orage, aux rives d’Half Moon Bay. Toutes les Mavericks de Pillar Point y écrivaient en germes les promesses que tu tenais. Je roule parfois jusque là-bas pour jeter un sucre au manque qui me tient dans ses tenailles. Je marche de Ghost Trees à Half Moon Bay. Pour regarder les vagues, de peur d’oublier tes yeux. Quelque part entre les fantômes des arbres et le meurtrier Pillar Point, assise à même la poudre de mon sablier, je bois cette couleur. Je la respire, pendant qu’elle reflue et déferle. J’essaye, une fois encore, d’élucider la technologie de ce mystère. De comprendre comment le monde des hommes transforme la couleur des Mavericks en cadrans d’horloges. Comment le rythme des vagues immenses a pu s’enrouler pour devenir, dans tes yeux, ce cercle de métal auquel j’ai donné un tour ou deux, jadis. C’était un rouage. Mais tout autant, je le sais bien, la face implacable d’un barillet.

Dans un monde transfiguré par le retour de la Féerie, Anis a pris la route, à la recherche d’une cité légendaire dont on dit qu’elle ne se laisse trouver qu’à son gré : Frontier.
C’est dans la “ville au bord du monde”, patrie des fays, que vit à présent l’homme qu’elle a aimé, et trahi : Jay, membre du redoutable gang changeling de Seattle.
À travers leur histoire, feuilletée comme un album photo depuis le jour de leur rencontre jusqu’à celui de leurs hypothétiques retrouvailles, c’est la vie de tous les Premiers qui se dévoile, durant les années précédant et suivant directement le fondation de l’utopie que fays & fées nomment Le Seuil.

Fil d’Ariane

TisseusesA tout seigneur, tout honneur.
Grande warlady de la lutte anti-ReLIRE et pour les droits des artistes en général, Léa Silhol a réédité cette année un volume rescapé du pillage orchestré par les fonctionnaires de la BnF. Publiés dans un premier en édition souple, et à l’identique, en avril dernier, les Contes de la Tisseuse viennent de se voir offrir un magnifique écrin nouveau, en format relié, avec illustrations inédites en couleur de Dorian Machecourt, et augmenté d’une série de courts textes également inédits, « Voix de Fées ».
Par-delà les postures rances d’éditeurs dépassés, par-delà les attaques faites au droit d’auteur au nom de la modernité, une autre voie est possible — les lecteurs de Nigredo, les amoureux de Seuil n’en attendaient pas moins !

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Contes de la Tisseuse — Automne

Tisseusehb

Tisseuse — FragileJe suis une bestiole assez impressionniste. J’aime avoir, même en art, mes rituels de saison, ces instants où la brise ou le givre porte la mémoire d’un livre.
A cet égard, les œuvres de Léa Silhol occupent une place spéciale dans mon cœur. Il ne passe guère une année où je n’aille à Samhain saluer l’Angharad (jeune alors) de La Sève et le Givre, où je ne repousse à Noël le bruit intrusif des jingle bells pour aller décliner au fil des pages le nuancier des Conversations avec la Mort.
Ce n’est pas rien, alors, que voir renaître, à la lisière entre été et automne, les Contes de la Tisseuse, leur approche sensuelle, sensible, intuitive des saisons, leur lien élémental avec l’eau. Et c’est merveille que voir ces contes sous cette forme accomplie, une édition reliée qui semble appeler la main de Nicnevin la prochaine fois qu’il lui prendra la curiosité de visiter les bibliothèques de Mortalité pour y méditer sur la parole des poètes — et illustrée avec talent par Dorian Machecourt. Ses planches (pleines pages en couleurs, siouplaît) sont d’une beauté à s’y perdre en contemplation. Il ne suffit pas de coller de pseudo-étoiles dans l’eau pour évoquer la féerie, et encore moins l’invoquer : pour passage vers l’univers silholien, l’artiste déploie des scènes où l’essence d’une saison s’infuse d’une fascination très éloignée des trivialités humaines, et portant néanmoins la marque du temps.

Contes de la Tisseuse — Eté
Fut un temps où les leçons du folklore rythmaient et nourrissaient la sagesse du calendrier. Sur les pages du mien coule, avec les grains du sablier, l’encre des créations de Léa Silhol — élémentale, connectée aux courants naturels, et charriant toute la puissance de ses intuitions. Elle coule, et l’on se laisse porter, immerger, entraînés par la profondeur de ces eaux, et confiants que le fond y fait sens. Un sens tendu vers le questionnement du Destin et l’exploration des failles fatales, vers le dépassement et l’accomplissement, vers ces espaces sublimes où les êtres d’humanité et les créatures mythiques parviennent à la rencontre.
Et ainsi… Lorsque le ciel estival roule comme un orage ses menaces de stase, je sens le temps venu d’une visite à la jeune Gorgone, dans le Pavillon aux Eclipses. Dans le craquement des feuilles d’automne, j’entends la voix lente des Fallon. Les nuits de cristal, froides et pures, mordantes, relèvent du règne du flocon, et de la terrible Yuki Onna. Dans les élans vitaux du printemps qui poussent à la course en avant, vers ailleurs, je perçois toujours, le coeur vibrant, le rythme de rail d’un Runaway Train.
Et, prise aussi dans les rythmes séculiers, il ne passe pas un Noël sans que j’aie une pensée de flamme pour les anges rebelles, leur choix de la Terre, et les ailes de Jebraël.

Voix de FéesReste à saluer, une fois déroulé le fil d’eau de ces Contes, l’une des grandes surprises de cette réédition : l’inclusion d’une série de textes inédits, Voix de Fées — un ensemble de vignettes travaillées initialement en vue d’une diffusion radio, et donnant la parole à quelques représentants du monde de Féerie.
En créature élémentale, il ne m’aura pas fallu plus de deux-trois pages pour tomber sans retour sous le charme d’une chanteuse des océans, et d’un natif du feu.
Ah, la puissance d’une Voix…

Le Temps et l’eau filent. Ils ont ceci de semblable au sort des hommes qu’ils obéissent aux marées des ères, saisons et cycles.
C’est là une horloge fatale, dont rien ne saurait – croit-on – briser le tempo. L’eau et le temps donnent la mesure, filant, filant…
Et sur le fil de cette course, les Moires, maîtresses du Destin, se dressent, allouant à chacun son Sort : ses grandeurs et ses chutes, et l’impitoyable rétribution de ses démesures. C’est à elles, auquelles mêmes les dieux doivent se soumettre, que la mythologie accorde toujours le dernier mot.
C’est sous leur égide terrible que l’auteur expose ici les destinées des hommes, anges, fées et dieux, des élus et des damnés, des monstres et les saints, pris dans la nasse de ces fils tendus. D’Orient en Occident, de la Grèce antique aux autoroutes américaines, entre Fantasy mythique et Urbaine, et toujours sous le signe de l’eau.

Dans ce premier recueil, publié en 1999, LS, une des plumes les plus intuitives et poétiques de son temps, orchestre le ballet tendre et cruel des hommes contre leur fatalité, et pose les les bases d’une toile infinie qui deviendra, au travers des sept volumes suivants, l’univers protéiforme de ‘La Trame’.

La présente réédition est illustrée de planches inédites en couleurs de l’artiste Dorian Machecourt, et suivie de la série :
“Voix de Fées”
Suite inédite à ce jour de courts textes écrits en 2004 pour Radio France ; dans lesquels les membres du royaume fae, petits et grands, brownies, sirènes, changelings et djinns exposent, à la première personne, leurs aigres-douces biographies.

Fil d’Ariane

THIS is where I stand as a reader, with all my heart.
Belles sont les voies hors de #ReLIRE…

Adrenadream - Lea Silhol Sword-press

GB-Shaw

Cette date sonne le « end game » pour tous les auteurs et artistes picturaux dont les ouvrages ont été capturés cette année par l’abominable Registre ReLIRE. La dernière chance pour eux d’éviter que leurs enfants « orphelins » soient placés sous le joug de l’administration, et les parents contraints à tutelle, curatelle, et visites médiatisées.
Les premiers otages du système (cru 2013) ont fait récemment leur apparition sur le plateau des grandes foires aux bestiaux livresques.
Comme le fait remarquer avec justesse le site ActuaLitté : Oeuvres indisponibles : « Autant d’erreurs dans si peu de livres, c’est infernal » (certes !)
Le traitement auquel ces pauvres ‘enfants orphelins’ ont été soumis lors de leur numérisation aurait été propre à inspirer Tchekhov (« les 500 000 orphelines, drame en x actes… annuels » ?) On observera notamment, avec la fascination horrifiée qui s’impose, l’édifiante petite galerie des horreurs que le rédacteur Nicolas Gary nous invite…

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