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Avant l’Hiver

40692036Avant l’Hiver
Architectonique des Clartés

Roman en lambeaux

Auteur : Léa Silhol
Editeur : Nitchevo Factory
Collection : Résidence des Vertiges
Année : juillet 2018
Couverture : Dorian Machecourt

Quatrième de couverture

« Le visage des Cours est complexe. Sans « histoire écrite » et tissé de secrets, de rites, de complots. Un lacis d’obligations contraires, de nasses, de pièges. Où le mensonge est une arme, et le mystère un bouclier. Derrière son énigme, le Peuple de Féerie cache un coeur trouble, qu’il n’a cure de rendre intelligible. Au contraire. Ici, toujours, les routes servent davantage à perdre qu’à guider. C’est déjà, en soi, un défi que de décrypter nos voies. Mais le seul fait d’entreprendre ce que nous avons entrepris est, aussi, faire oeuvre interdite. Certains nous la reprocheront, même parmi ceux qui, comme nous, ont choisi la voie de Seuil. On ne prend pas le risque de dévoiler les enchantements de Tir-na-nOg ou de Dorcha sans en payer le prix. Mais au-delà de nos voiles, de nos ruses, de nos cruautés… nous devons enfin savoir, oui, comme le disait Elzeriad, « ce qu’il en est, au final, de notre monde ». La Féerie est un piège. Un piège, Morgana, y compris pour nous. A la fin, même cela, ou surtout cela, devra être renoncé, et dissous. » K.

Léa Silhol, cartographe émérite ès « envers du monde », accompagne l’écrivaine Elisabeth Massal dans le labyrinthe d’une bibliothèque d’ombres et de murmures ; pour déchiffrer au spectographe et au scalpel les carnets interdits de la « Trame ».
Ce premier Vertige s’exerce à démêler, aux côtés du barde Kelis, les écheveaux des Cours de Vertigen, des jours d’Aana aux batailles pour Erin, de la chute de Tréaga aux pactes de Dorcha, jusqu’au bris des royaumes fae, et la venue des temps de Seuil, tels que relatés dans les romans
La Sève et le Givre et La Glace et la Nuit.

Histoire de saison : Vous êtes là, vautré dans un coin d’ombre, à maudire l’été, le soleil, le réchauffement climatique et tous les abrutis qui en nient la gravité. Vous vous levez pour la Nuit, et pour elle seule. Vous pensez glace, vous rêvez fjords, et n’êtes que neige fondue.  Avec juste assez de force, peut-être, pour mordre le prochain qui vous parlera de « sea, sex and sun », ou des sélections de « livres pour la plage ». Et soudain, sur votre main pendant mollement : la morsure d’un flocon.
Avant l’Hiver est là, c’est Noël (mais sans le Père) en plein été, et ça va dérouiller (les esprits).

– Oui, bon, mais sérieusement, c’est quoi, ce bouquin ? il est bien, ou pas ?
Franchement… non. Avant l’Hiver n’est pas bien, Avant l’Hiver n’est pas bon, Avant l’Hiver n’est pas joli ni joliment écrit. Excellent, oui, beau, interpellant, déchirant, fracassant, sublime, et tous ces adjectifs qui font grincer les dents des tièdes. Nous ne sommes pas dans l’exercice de style poétique, ou la douce romance au merveilleux pays des fées – pas dans l’illusion Seelie, mais dans la magie Silhol, celle qui nous transporte au-delà du voile, en Féerie, et nous fait la grâce de ne rien épargner à ses personnages, ni aux lecteurs.

Alors c’est quoi, Avant l’Hiver ? C’est ‘juste’ un chef-d’oeuvre.
L’occasion rêvée (voire, celle que l’on n’osait espérer, même dans nos rêves les plus fous), pour les lecteurs de Léa Silhol comme pour les non-initiés, de découvrir ou mieux comprendre les arcanes et les enjeux de l’univers de Vertigen, créé dans La Sève et le Givre, dans La Glace et la Nuit, et nombre de nouvelles. Un pass VIP pour explorer les coulisses et zones d’ombre du Royaume féerique, avec rendez-vous pris avec des personnages gravement aimés (si je vous dis, au hasard comme ça : Angharad, Nicnevin, Finstern, Elzeriad, Herne, les Filann ?…) Le temps venu d’entrer plus avant dans la cour des grands – dans les Cours des fées. L’on y entre, de fait, au-delà de toute espérance, et sans espoir (ni désir) de retour.

Passée la superbe couverture de cette édition nouvelle… je peine à retranscrire toute la richesse, la beauté, la férocité de l’univers qui se déploie là-derrière. Il faudrait dire le premier vertige, né dès les préliminaires de la multiplicité des voix et des témoignages (un procédé employé de main de maître, et qui avait déjà fait tourner la tête des lecteurs de Fo/Vea) : de l’association de malfaiteurs d’écrivains en quête à la communauté de bardes, les frontières entre réalité et fiction se brouillent d’emblée. Quant aux règles littéraires, elles sont cassées net par Léa Silhol, qui aime faire éclater les codes et jouer avec leurs bris, refaçonnant comme elle l’entend – librement. Parler d’Avant l’Hiver, c’est parler de nouvelles (certes) ; et d’un roman en lambeaux (si) ; et d’actes théâtraux (aussi) ; de carnets et de pages arrachées, de poésie, de lettres et de chants…

Je pourrais ainsi évoquer la formidable structure de l’oeuvre, minutieuse et mystérieuse, parfait reflet de la complexité du monde de Vertigen, et vous lancer sur les traces du barde Kelis, chargé par les siens de compiler les témoignages pour coucher sur le papier l’histoire des Cours féeriques. Page après page,  d’exposés historiques en leçons de maths, en passant par de retors cours de sciences politiques, et par des lectures symboliques assorties de commentaires aussi instructifs que réjouissants, nous nous immergeons ainsi dans le « Jeu des Jeux » entre Lumière, Crépuscule et Ombre – cette fameuse danse des Clartés, parfois guerrière, toujours dangereuse, mettant en jeu un équilibre au bord du bris.
Les premiers pas de danse s’esquissent alors à la frontière, sur des routes glissantes : l’on y apprend à décliner les notions de justice et de cruauté dans le langage des fées, et celles de fascination et de folie dans les coeurs humains ; l’on y éprouve la température à laquelle le peuple d’Hiver aime savourer ses vengeances (Frost), l’on y frémit d’horreur en anticipant les conséquences inexorables d’un pari, forcés que nous sommes de suivre jusqu’au bout une course à la folie qui semble le reflet grimaçant des courses folles dans lesquelles nous sommes nous-mêmes aveuglément lancés (Over Dry Lands), l’on y découvre l’écrasante puissance des malédictions qui pèsent sur les fées exilées (A Moitié Malade des Ombres)… Un deuxième mouvement nous propulse au coeur du mécanisme des Cours, et dans le coeur des souverains – prenez note si vous n’êtes pas trop occupé à raccrocher votre mâchoire béante, le temps des révélations fracassantes est venu ! sur l’Histoire du Royaume et ses mythes (De l’Or dont on fait les Âges), sur les manoeuvres politiques et les intrigues amoureuses (Stone, texte ô combien beau et cruel), sur la nature et la structure des Clartés (Passing By, Leçon de Clartés). Rien que ça… La lumière baisse, le cliquetis rapide des rouages s’emboitant  ralentit, car le troisième mouvement, intense et vibrant, se danse en l’honneur de la Nuit, en l’honneur du seigneur Finstern donc (fascinant personnage déjà bien connu des lecteurs de Silhol, et que les non-initiés découvriront avec plaisir, et plus encore…) : au fil de trois récits infiniment précieux, on découvre à quel point ses faveurs, *toutes* ses faveurs, sont désirées également des dieux et des hommes, et combien elles sont dures à obtenir, et à conserver (A l’Image de la Nuit, La Faveur de la Nuit) ; et en le suivant dans la mêlée ardente des combats (Fragarach), l’on comprend pourquoi beaucoup seraient prêts à le suivre _partout_.

Trois temps, donc, et quand survient le quatrième on manque le pas, de surprise, d’émoi, et de peur et d’extase – car Léa Silhol frappe un grand coup, et le lecteur vacille sur ses jambes, ébloui par les visions sur lesquelles se lève cette aube nouvelle. Ne reste plus qu’à l’envoyer rouler au tapis, et c’est chose faite à la lecture de l’épilogue : promesses et menaces assenées de concert en une puissante vague d’émotions…

Mais ce petit tour d’horizon n’est rien, ne suffit pas à faire ressentir le tourbillon émotionnel dans lequel Léa Silhol plonge ses lecteurs. Car passer la porte de cette Bibliothèque des Vertiges, c’est, en bloc et en vrac :  tomber dans les textes et les mots, les indices et les non-dits, comme on se noierait dans un des Fleuves de Dorcha / se faire l’ombre de Kelis, pour côtoyer Ombre, et s’aller blottir aux pieds de l’Obscur / sentir jouer les tensions, les résistances, les forces transgressives / vibrer de la « dialectique des désirs » / encaisser les chocs de la tectonique des Clartés / éprouver le poids des nefs que l’on tire / voir passer les cavaliers de Féerie sur des sentiers de traverse / tomber gravement amoureux / goûter aux humours féroces et aux humeurs terribles des fées / bondir sous les révélations, crier de frustration / voir en action la logique d’un monde, et ses twists / recevoir une leçon aussi magistrale qu’inoubliable / s’effondrer en larmes ou s’écrouler de rire / frémir d’horreur et d’extase / assembler les morceaux et partir en miettes / … / … / …

Un chef-d’oeuvre, on vous dit. Intense, subversif, extrême.
Indescriptible. Nécessaire.
… Lisez-le…

Ecoutez Kelis l’inlassable, l’acharné à comprendre.

« Je vis / donc je vais… »

Qu’il aille. Qu’ils aillent tous, et nous les suivrons, à travers les chants à venir et les Vertiges d’une œuvre labyrinthique en construction, vers la compréhension de leur monde, les bouleversements, et le questionnement en écho du nôtre – nous allons nous aussi. Nul doute que le pire nous attend, selon l’irrésistible promesse, toujours renouvelée et toujours tenue, de Léa Silhol. J’en souris déjà, j’en frémis aussi (songeant à certaines sombres allusions à des pans encore voilés de l’histoire de Féerie) : et comme on dit en Dorcha, N’vey.

Rédigé en un chaud week-end d’été, en terres de Mortalité...

Le Fil d’Ariane :

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Léa Silhol - 340 mps

Il n’échappera pas à ceux à ceux qui connaissent mes passions et embrasements littéraires que… je suis fan de Léa Silhol, et collectionneuse très assidue de ses créations.
Rien de surprenant, alors, que j’aie guetté la parution de son nouveau recueil, 340 mps, consacré à rien moins que l’Obsession, avec une fascination et des frétillements de vibrisse de chat curieux, alléché tant par le thème que par la bluffante photographie de Mad Youri choisie en couverture.
Et bien m’en a pris — si la curiosité est supposée tuer les chats, ma foi, avec ce livre, le feu en vaut la chandelle (grave !). J’en assume le risque, et le péché, en m’inclinant tant face à la beauté du livre  — maquetté et structuré de main de maître — que devant le cercle de personnages que leur créatrice, dans la belle introduction “Speed Of Sound”, appela des ‘misfits’.

Dont acte :
Un salut époustouflé (littéralement) au narrateur de “Wild”, dont la voix, en guise d’ouverture, vous prend à la gorge, envahit un plexus soudain vrillé de tensions, et embarque comme une vague, sans préavis, dans le plus crucial des trips. À peine le temps, pour les familiers de l’œuvre silholienne, de sourire au personnage reconnu, et on s’abandonne à ce courant fort, au flux tourbillonnant de mots & d’émotions à vif. Une plongée magistrale dans le recueil, sonnant aussi, pour la fan que je suis, comme un puissant welcome back (home).
Une révérence très appréciatrice à l’attention de ‘Lady Windermere’, l’héroïne de “Folding / Unfolding”, grande collectionneuse d’éventails et fan d’Oscar Wilde. À travers le récit qu’elle écrit pour sa fille, le thème de l’obsession nous invite à explorer (et embrasser ardemment) un monde qui accorde valeur et sens tant aux objets uniques qu’aux gestes rares ; où la faute de goût et le manquement à l’élégance ne pardonnent absolument pas ; où la justice et l’amour tracent leur propre voie, à l’écart de cette société qui condamna le grand Wilde et ses superbes redditions devant la tentation. Une très grande et délicieuse ‘leçon d’obsession à 25 shillings’. J’adore !
Un sourire de chat à l’attention d’Ayliss, membre de la fascinante famille Usher et résidente d’une non moins fascinante et fantastique demeure ancienne. Nouvelle déclinaison de l’obsession, la nouvelle rééditée “The Cat & the Choker” nous envoie, après la faim du collectionneur, faire l’expérience de l’attraction pour une ombre rémanente sur les portraits d’une galerie. On retrouve dans cette histoire d’une malédiction, et des gestes qui la portent à travers les âges, une élégance que n’aurait pas reniée Wilde…
Un autre sourire, bardé de dents pointues, vers Némésis, la narratrice déjà rencontrée lors de la parution initiale de “Sous l’Aiguille”. En sa compagnie, on avance encore d’un pas, d’un cran, d’un crime — dans ces espaces où tiédeur et inconstance constituent la véritable offense. Le cercle de l’Obsession gire, centré non plus autour d’un objet désiré mais d’un être, focalisé dans le point de contact entre l’aiguille d’un tatoueur pas comme les autres, et la peau d’une amante. Quand le manque et la vengeance trouvent, féroces, à s’incarner… marquant est le résultat.
Un ‘Salve !’ tout maladroit, retourné par l’intensité monstrueuse de la rencontre avec Elyah Anoukian, sa rage face à l’état du monde — et comment lui dire que cette rage fut une bouffée d’air dans un monde couramment irrespirable par défaut de sens et de compassion, d’implication ? —, son salutaire humour cioranesque, son regard de scalpel, son rapport à l’addiction, et à la musique (il n’est sans doute pas anodin que ce texte précisément figure au centre de 340 mps, cinquième des neuf nouvelles). Et la portée renversante de son choix ultime, quand il s’agit de “Traverser sous les roues des voituresDepuis des années, depuis la parution de Fovea, je n’avais cessé de revenir aux voix de ‘bubblegum butterflies’ qui s’agitaient dans cette œuvre, comme un papillon vers la flamme — une flamme en danse vive avec les ombres. La puissance des retrouvailles est celle d’une onde de choc portée par percussion musicale (et plus encore).
Des grimaces en empathie suivies d’une standing ovation solidaire, pour une autre voix fovéenne que je suis ravie de retrouver et apprendre à connaître, celle d’Adel / Délius, jeune auteure en pleine descente infernale dans le monde de l’édition, dans la (terriblement bien nommée) nouvelle “Faiseurs d’Étoiles”. L’obsession, ici, courtise le point de rupture d’une femme que son travail confronte, avec une violence insidieuse, aux laideurs d’un milieu professionnel — laideurs que contre-balance avec une classe merveilleuse le personnage qui dans Fovea déjà faisait pendant à Délius, Victor-Philippe. Un récit incisif et cathartique, en contraste saissant de nausée et de lumière.
Un high five à l’inénarrable Chris, le héros de mon récit de Noël préféré, “Winder Wonderland Inc.”, que depuis sa première parution je relis au moins une fois par an… Quand un jeune homme en urgent besoin de changer d’air (de société ?) — jeune homme du genre que notre cherrr Président n’aurait pas manqué de classer parmi “ceux qui ne sont rien” — postule pour un job de Père Noël au pays des rennes, sa découverte des coulisses du métier se fait sur un mode explosif… entre prise de conscience, pétage de plombs (et de boules de sapin), et plus encore, le tout sur fond de feu d’artifices de traits d’humour mordants et de références de culture populaire.
Un silence pensif et ému en réponse au souvenir d’adolescence que raconte la narratrice du “Dernier des Dark Boys”. Avec elle, on entre dans la section finale du recueil, afin d’y évoquer ces histoires d’amour qui représentent l’alpha et l’omega pour les âmes qui se cherchent. L’obsession ici s’incarne dans l’attraction mutuelle des êtres fracassés, et dans la fidélité à ces histoires qui survivent en symboles à la magie indélébile, joignant blessures et merveilles, à travers les âges, les erreurs et les raisons, en un touchant récit…
Et enfin, enfin, une bénédiction, et un vœu de bonne route, vers la figure féminine qui illumine “Arena”, histoire d’un rendez-vous à l’ombre des pierres du Colisée, pour transmettre un précieux carnet — et d’une autre rencontre qui est le point de départ et l’horizon d’une quête ancienne et obstinée. Embrassant le mouvement du marcheur qui prendrait de la hauteur pour contempler un panorama antique, l’esprit s’élève à travers cette ultime, magnifique nouvelle du recueil, bâtie de clefs de sens, d’esprit de défiance face aux règles divines, et de constance humaine. Une conclusion parfaite au recueil, dont les dernières lignes n’ont pas fini de résonner en moi.

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Et ainsi je referme l’œuvre sans le faire. Je l’emmène et la retrouve — dans l’amour de l’Art et du geste rare, dans l’adhésion à la démesure des cieux et de l’océan, et à une forme de justice qui dépasse les normes étriquées… Dans l’humour qui sauve, et les présences complices, et la musique qui porte, et emporte… Dans les citations aimées de Wilde, dans les espaces de la Kabbale où il me reste tant à parcourir… Dans mes trajets à l’intérieur du labyrinthe de Fovéa, dans les multiples fils effleurés de la Trame de Léa Silhol… Dans le rapport à l’Autre, dans les questionnements de l’âme…
À peine tournée la dernière page de 340 mps, je sais déjà que j’y reviendrai. Encore et encore.
Je ne quitte pas le cercle de l’Obsession.

340 mps

Obsessio (lat.) : “blocus, siège d’une cité”.


Le point focal de tout ce qui nous définit, nous raffine, nous change irrémédiablement, nous exalte, nous détruit, et à la fin nous maudit ou nous sauve pourrait être aussi simple que…
Le prix à payer pour un éventail signé par Oscar Wilde ; la glissade d’une repentie sur un vol de papillons ; la reptation du péché dans l’arrondi d’une bouteille ; l’ombre d’un objet manquant, dans une galerie de portraits ; le staccato de la vengeance dans un pistolet de tatouage ; une course éperdue vers un amour d’enfance ; l’e-mail d’une rock-star à sa fan n°1 ; les sacs entassés des courriers de Noël, dans des hangars sous la neige ; un carnet d’anecdotes, transmis de vies en vies…

L’alphabet de nos grandeurs et dérives pourrait parfois tenir en une forme, une lettre, une ellipse ininterrompue :

O

Omega capital du cercle des cercles.

Léa Silhol, architecte protéiforme des univers de Vertigen, Frontier et des livres-puzzles du concept Error_Type prête ici, encore une fois, sa voix et son calame aux funambules, aux chasseurs de mirages impénitents et aux affamés d’orages.
340 mps déplie les facettes qui jointent le désir au point de rupture, le temps de neuf histoires qui sont autant d’odes tendres et grinçantes aux archétypes de la démesure.

Fil d’Ariane

« Comment pourrions-nous nous passer de ceux qui parlent de nous mieux que toi et moi ne parvenons à le faire ? », clame Ivy, évoquant ces poètes dont elle partage la passion avec son alter ego, dans le secret de leurs bois bien-aimés.

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Je pourrais pousser en écho le même cri du cœur.
Comment s’en passer ? On ne peut pas, bien sûr. *Je* ne peux pas (et ne veux pas).
Et ce nouveau roman de Léa Silhol a dès la première lecture, les premiers chapitres, les premières pages, rejoint la liste de telles nécessités vitales. (Voire plus tôt encore : j’étais déjà tombée in love de son extatique pendant en nouvelle, « Under the Ivy », publié dans Sacra, Parfums d’Isenne et d’ailleurs – I – Aucun coeur inhumain !)
Le récit d’Ivy Winthorpe parle de vibrante manière à la part la plus sauvage et asociale, la plus élémentale, qui brûle en moi. A ces élans qui m’envoient chercher l’unité avec l’univers en courant en forêt aux côtés de ma chienne. A l’ado que j’étais, qui quêtait dans le nœud des écorces le visage du gardien mythique de ses forêts lorraines, que j’imaginais résilient et marqué, comme ses bois, des cicatrices des guerres du XXe siècle. Chez moi, les panneaux militaires interdisant l’accès à la forêt (bardés de sinistres « danger de mort ») sont rouillés, abattus à terre, supports de jeunes pousses tendres qui témoignent de la résilience des lieux ; pour l’héroïne de Sous le Lierre, dans le Wiltshire, les interdits sont bien réels, martelés à coup d’ordres parentaux et de bienséance sociale, et matérialisés par le mur qui enserre la forêt de Savernake.

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Face à ces lancinants interdits, au centre des tensions entre schémas sociaux sclérosés et industrialisation, la voix d’Ivy s’élève, haute, claire, puissante comme une force de la nature — et c’est exactement ce qu’elle est, cette jeune lady au cœur féroce, à l’esprit lucide, à la langue irrésistiblement épineuse, splendide d’hybris et d’assurance, à l’instar et à l’égal de son frère équin Aljabbar : une force de la nature, une énergie pulsant, poussant dans un corps qui se veut non humain mais animal. Et une volonté comme une avalanche, capable de tout emporter sur son passage (à commencer par le cœur du lecteur, conquis et complice).
La beauté enivrante de l’hybris, les lecteurs de Léa Silhol la connaissent bien, et ne s’en lassent pas. Avec Ivy, voilà que l’on rencontre, dans l’extase, le focus, et l’élan, l’incarnation d’un Moi qui se perçoit centaure, s’envole en Pégase… et se tend entièrement vers la part de Soi découverte dans le cœur (et le corps) d’un Autre.

Il y a toujours des pieds qui veulent le flanc des montagnes, des plongeurs prêts à descendre au cœur du ventre de la mer ; et des enfants, ivres et joyeux, pour aller exposer leurs visages à la pluie ; danser, peut-être, sous les averses et les déluges. Pour chercher l’extase sur les pics, malgré les terribles rugissements du vent.
Kelis, barde des Cours féeriques, in « Dialectique des Désirs », Avant l’Hiver

(Yessssss à cela, Kelis !)
Nous sommes ici de l’autre côté du miroir, du côté humain, trop humain du Vertigen. C’est un miroir aux alouettes, en quelque sorte, où démêler le vrai du folklore du faux des superstitions corsetées et traditions dénaturantes demande de solides talents d’enquêteur (et un sens de l’humour sacrément acéré, pour résister au sordide des secrets et au minable des pressions sociales dans le marasme desquels il s’agit de naviguer) — mais le vertige et l’ivresse sont là, manifestées en courses folles dans les bois, en cavalcades de changeling ou de centaure, en poèmes comme des affirmations primales de soi et de l’osmose avec la forêt.
Le vertige est là, dans les cœurs sauvages. Je ne dirais pas ‘amen’ à cela, mais… oh YES !!!!!!!!!!!!

*** ** ***

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Par-delà un simple mur écroulé, au fond du parc d’un manoir anglais, s’étendent des bois immenses, ceinturés de légendes et d’étranges interdits. L’héritière de cette antique demeure, Ivy Winthorpe, ne se définit que par le regard sarcastique qu’elle jette sur toutes choses, les livres qu’elle lit en cachette, sa nature de centaure et, par-dessus tout, les bois vers lesquels elle ne cesse de s’évader, contre toute opposition et obstacle.
C’est la plume de celle qui se définit elle-même comme “un petit système ensauvagé” qu’endosse l’auteure, le temps d’un hymne barbare, à la charnière entre les jardins d’une aristocratie moribonde et les étendues de la millénaire forêt de Savernake, noyée de mystère et de vivants secrets.

Un voyage passionnel et féroce dans le grand vert de l’implacable nature, filigrané par la figure énigmatique du Green-Man, le pas des cavaliers, et hanté par l’ombre obsédante du Heathcliff d’Emily Brontë.

Au travers de ses cycles primés de Vertigen et du Dit de Frontier, Léa Silhol s’est inscrite comme une figure incontournable de la fantasy mythique, et une pionnière de la fantasy urbaine en France. Sous le Lierre est son sixième roman, et le premier à décliner à la fois les gammes du roman historique, et du réalisme magique.

Fil d’Ariane

ReLIRE - respect authors' rights

Du printemps 2013 à l’été 2016 : voici trois ans maintenant qu’avec le lancement de la première opération de rafle par le registre ReLIRE, nous avons basculé dans une étrange réalité alternative dystopique.
L’affaiblissement du débat démocratique reste pour moi, jour après jour après jour, une source de consternation et d’épouvante — hélas durable, pour qui a suivi le développement de l’affaire ReLIRE, et pu constater l’incapacité fondamentale au dialogue et à la remise en question manifestée par le gouvernement, ainsi que par les institutions mandatées pour appliquer la loi du 1er mars 2012 relative à l’exploitation numérique des livres indisponibles. Le tout, sous l’égide d’un Ministère de la Culture qui s’avère être au Code de la Propriété Intellectuelle ce que son voisin le Ministère de l’Écologie est au loup : i.e.,  un massacreur imbécile, claironnant pour se dédouaner que ces bêtes, ça fait peur aux enfants. (Heureusement pour le loup que l’Europe veille, n’est-ce pas ?…)

Voici trois ans que l’on s’entend répéter sur le sujet qu’il n’y a pas de problème. Que le droit d’auteur est respecté. Que les auteurs sont satisfaits, pour ne  pas dire privilégiés (ou alors ce sont des frondeurs et des paranoïaques, et de toute façon ceux-là ne sont que deux, nous serine-t-on). Que cette loi représente l’intérêt public, valorise le patrimoine culturel, etc etc etc.
J’ai déjà exprimé à de nombreuses reprises ce que je pensais de ce discours. En version courte : bullshit. (Pour une version plus longue, cf par ex. le Petit lexique de rhétorique ReLIttérAiRe compilé ici même).

Est = Ouest

Puisque la BnF vous le dit, que l’Est c’est l’Ouest.

Trois ans, donc, de trek chez Kafka. Trois ans d’asphyxie, quand on aime la justice, et la vérité  (cet acier que le gouvernement français, avec la mise en œuvre de ReLIRE, s’est imaginé pouvoir assouplir comme il a ‘assoupli’ le droit d’auteur — mais qui ne saurait plier).

Trois ans de dégoût et de colère, à dire le refus d’être *utilisée*, en tant que lectrice, citoyenne, comme prétexte pour nuire impunément à une catégorie de concitoyens — parmi lesquels se trouvent des créateurs envers qui je me reconnais une dette d’honneur, à travers ce qu’ils ont publié. On voudrait tant nous faire gober que « ceux qui écrivent le font pour le public » : évidemment, NON. Ils, elles écrivent pour eux-mêmes ; le reste, lorsque publication il y a, n’est que grâce collatérale pour les  lecteurs — et en aucun cas un dû. Je refuse absolument de prendre part à la tyrannique mascarade de « l’auteur au service des lecteurs » / « l’artiste au service du public ».
(Je me répète, peut-être ?  C’est que je sens le danger ambiant, oppressant, la poussée générale d’une économie avide de s’emparer du marché culturel en profitant de la confusion des temps.)
Once more with feeling : ReLIRE ne respecte ni les auteurs, ni leurs droits.
ReLIRE ne sert pas leurs intérêts, ni même l’intérêt du public. ReLIRE est au service de facto de quelques grands groupes éditoriaux,  invités à aller faire leur marché parmi un catalogue d’œuvres dont ils avaient eux-mêmes délaissé l’exploitation. Rappelons que, alors que les auteurs ne sont pas consultés ni même informés lorsqu’un de leurs ouvrages  est saisi par ReLIRE, les éditeurs sont, pour leur part, officiellement contactés ; et qu’un titre alors dédaigné par eux (= l’éditeur officiel, ou à défaut toute structure éditoriale qui se piquerait de récupérer ce titre sans frais ni efforts à fournir) pourrait très bien rester bloqué à la fourrière dans le registre sine die (au temps pour la préservation du patrimoine littéraire, n’est-ce pas ?)

Trois longues, très longues années ce furent, avec ReLIRE bouchant l’horizon culturel depuis les tours de la BnF.
Trois années à se plier à la tyrannie du calendrier imposé par le dispositif : rafle de dizaines de milliers de titres en mars, deadline des opt-out en septembre. Trois années d’erreurs tragiques planquées et répétées, des titres pourtant disponibles, ou de la plume d’auteurs étrangers, ou non concernés par les paramètres de la loi, saisis à l’insu et contre la volonté de leurs auteurs (et contraints parfois de côtoyer, odieuse promiscuité, des textes antisémites). Trois années de fonds publics versés avec une indécente abondance aux exécuteurs de basses œuvres (et exécuteurs d’œuvres tout court) de ce projet. Trois années de règne de l’incompétence et de la médiocrité, tant le fond comme la forme de ce projet inique s’accordent en laideur.

Trois années d’injustice, et de mépris total des auteurs.
Un scandale incroyable,  avec jusqu’à présent la complicité des institutions judiciaires françaises.

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Et soudain, cette percée superbe, le 07 juillet : les conclusions de M. Melchior Wathelet, Avocat général de la Cour de Justice européenne, dont l’avis avait été sollicité par le Conseil d’Etat dans cette affaire.
Ces conclusions, limpides, belles comme l’avènement d’une évidence, sont défavorables au dispositif ReLIRE. Il n’est pas de majuscules assez grandes pour souligner la force du ENFIN qui m’échappa, à  leur lecture. Enfin, oui, et… merci.

39.      En l’absence de législation européenne dérogatoire, le consentement exprès et préalable de l’auteur pour la reproduction ou la communication au public de son œuvre ne saurait être supprimé, supposé ou limité en lui substituant un consentement tacite ou une présomption de transfert auxquels l’auteur devrait s’opposer dans un délai déterminé et aux conditions prévues par le droit national. Il s’ensuit qu’une réglementation nationale comme le décret litigieux, qui substitue au consentement exprès et préalable de l’auteur un consentement tacite ou une présomption de consentement, prive l’auteur d’une composante essentielle de son droit de propriété intellectuelle.

43.      Le fait que l’auteur n’exploite pas pleinement son œuvre, faute, par exemple, de diffusion commerciale auprès du public, ne modifie pas ses droits exclusifs d’autoriser ou d’interdire la reproduction de son œuvre ou sa communication au public.

So say we all.
Tout en savourant la pertinence incisive de certaines notes de bas de page, qui méritent bien aussi les feux de la rampe :

41      Je relève également que, lors de l’audience, la SOFIA a indiqué qu’elle monopolisait des ressources importantes pour localiser les auteurs afin de les rémunérer pour la reproduction et la communication au public de leurs œuvres sous forme numérique. Interrogée sur la raison pour laquelle elle n’utilisait pas ces ressources pour identifier les auteurs avant d’autoriser la reproduction et la communication au public de leurs œuvres et obtenir leur accord exprès et préalable, la SOFIA a répondu qu’il serait trop difficile d’obtenir l’accord individuel des auteurs concernés.

*applause* C’est élégamment pointer la couleur douteusement marronasse de certains procédés qu’affichaient jusqu’à présent sans le moindre complexe la SOFIA, la BnF et certains éditeurs censés représenter la garantie morale / scientifique du projet.
Merci à Maître Wathelet, et merci à l’Europe. Cette vision de la justice en action, voilà qui vaut à mes yeux tous les drapeaux du monde : quel magistral coup de bélier enfonçant la fiction élaborée par la France en justification de ReLIRE, fiction si grotesque qu’elle représentait une insulte à notre intelligence en même temps qu’un affront aux auteurs pris dans la nasse de cette législation !
Reste à savoir si la Cour de justice validera le coup fatal porté par son Avocat général.
Je serai au rendez-vous, à l’automne. Et reste en révolte active, dans l’intervalle — active et constante. Pour une grosse lectrice dans mon genre, les conséquences de ReLIRE sont perceptibles au quotidien : refus absolu et irrévocable de consumer consommer tout ebook commercialisé par la société Fenixx, que ce soit par un achat en librairie numérique ou un prêt de bibliothèque ; mais aussi, et comme affirmé sur ce blog ainsi que dans la pétition ReLIRE : l’opt-out des lecteurs, refus tout aussi total d’acquérir désormais les ouvrages de tout éditeur qui aurait trahi ses auteurs en tirant profit des dispositions avantageuses de ce système.

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Round the year without ReLIRE

Comme on voit, le public se porte très bien, merci pour lui (et il se porterait encore mieux si le gouvernement ne se piquait de dékoulakisation artistique en son nom).
C’est la part la plus brillante de ce combat. Le soutien à la liberté des artistes, aux voies indépendantes et innovantes (celles que ReLIRE, sous prétexte de modernité numérique, tenterait d’entraver en gardant  des dizaines de milliers d’œuvres sous le joug de Thénardiers peu scrupuleux, et pas aventuriers pour deux ronds). La Beauté.

Et d’ailleurs, chapeau bas aux auteurs, artistes et collectifs qui se sont engagés dans cette lutte aride. Je vous invite vivement à aller lire les billets des véloces / féroces qui ont réagi aux conclusions de Maître Wathelet, en ces jours où enfin un grand pas est fait vers le rétablissement de leurs droits violés, et où ces droits sont réaffirmés devant une Cour de justice.

Pour la suite des informations / actions / réactions sur l’affaire, rendez-vous aux QG respectifs des usual suspects : les twitters / blogs / pages fb (selon) de Léa Silhol, Lionel Davoust, Lucie Chenu, de Nitchevo Agency,  du Droit du Serf, du  SELF, ainsi que le newsfeed d’Actualitté (média qui s’est distingué par sa ténacité dans la couverture du sujet). Et en ce qui me concerne, je serai à mon poste, pour du relais d’actions (et de l’action, tout court !) / répercussion  de témoignage d’artistes / veille médiatique, sur les espaces gérés par Recueil de Cris Adverses au Larcin d’Etat (@Recaler_ReLIRE). See ya there !

Tree sap & steel bars

Ce sont des temps bien sombres pour évoquer le second opus de Sacra, Parfums d’Isenne & d’Ailleurs, indissociable de son frangin. Ce sont, certainement, les meilleurs des temps ? Alors que le vacarme du monde, les dissonances et deuils que l’actualité dépose chaque jour dans le paysage du monde, marée après marée et nausée après nausée, me poussaient fortement vers Fo/vea… par les ailes de Jebraël, par l’expo d’une photographe et la lettre d’un Alcibiade, par les étoiles dans le ciel d’Istanbul — je revenais à Sacra, toujours.
Ce sont, assurément, les meilleurs des temps. Dark times & darkest dreamings — une intéressante conjonction astrale pour aller chercher dans ce recueil, à travers les indices reliant les œuvres de Léa Silhol, et les traces de combats passés et annoncés, du sens pour nourrir le feu sacré.

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 … Des temps pour aller à Londres se perdre dans un labyrinthe urbain, et la contemplation d’ombres et d’objets d’art qui dépassent le simple effet de lumière. Je connaissais “Lumière Noire”, via sa précédente parution en anthologie, mais jamais je n’avais autant apprécié cette nouvelle que tissée en Sacra, en résonance interne et profonde harmonie sur le thème du passage vers cet Ailleurs qui interpelle tant nos âmes humaines…
…Des temps pour faire un pas de plus vers la découverte d’Isenne, et partant vers l’amour d’icelle. Il y a des passages, dans la nouvelle “Sfrixàda (L’Empreinte, dans la Cendre)”, des instants cristallisés, qui appellent le cœur à se donner sans retour, et sans conditions, pour des valeurs, et les expressions de visage — un regard dangereux, un sourire féroce — qui les dévoilent. Lire « Sfrixàda », c’est assister à la rencontre d’une grande âme et d’une grande cité ; lire Sfrixàda dans Sacra, c’est savourer, éprouver le clic par lequel s’assemblent cicatrices arborées et célébration de l’intégrité. Et ce, alors même que les cieux du monde affichent le présage d’épreuves à venir…
… Des temps pour célébrer le ciel, le passage des étoiles et leurs envols de feu, depuis les murs d’une demeure stambouliote, en compagnie de créatures mythiques aux cœurs accordés et aux caractères rivalisant de séductions — que ce soit dans l’action, l’audace, et la fidélité. Sur les accents nostalgiques de “L’Etoile, au Matin”, qui a déjà touché les lecteurs de Fo/vea, “D’une Étoile à l’Autre” déroule la musique d’une bataille décisive qui s’avance, rassemblant les forces amies à travers tous les pans d’univers silholiens, et non sans de terrestres, terribles arrachements…

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… Des temps pour explorer plus avant encore, après Istanbul, de l’Empire khazar à la République d’Isenne, la merveille des cœurs fidèles. J’avais adoré “La Faveur de la Nuit”, revenant sans m’en lasser, au fil des parutions, à ce récit aux accents théâtraux, et initiatiques, reliant l’histoire d’un peuple fascinant et méconnu à la beauté des nuits sous l’égide de Finstern : sa version longue et remixée, “Béni Soit l’Exil”, m’a carrément renversée, avec la force de frappe et l’éclairage d’un coup de foudre. (Ai-je déjà dit combien chaque rencontre avec Isenne, et Angharad, est l’occasion de tomber plus profondément, et irrémédiablement, en amour ? Oui ? Right so.)
… Des temps pour aller au Japon parler, en des temps de fer, de violence et de guerre, le langage de la paix, et les inflexions dures du devoir, du destin, des âmes déchirées. Petit roman, grand texte, point de jonction où se retrouvent les descendants de “Gold” et de “La Loi du Flocon” (et tellement plus encore), où les fays pénètrent dans le monde des kamis, où les ors du Kintsugi côtoient les encres de tatouage et le cyberpunk rencontre le folklore, “Le Maître de Kōdō” représente un jalon essentiel, surprenant et attachant, de la Trame — à l’intègre image de l’ensemble du double recueil Sacra (les amoureux de Vertigen autant que les âmes éprises de Frontier se feraient grand tort de passer à côté !). Et tandis que les cœurs se reconnaissent et s’éprouvent, les alliances se nouent et les forces se rassemblent, encore, sous des cieux sombres, percés de fulgurantes splendeurs…
… Des temps pour aller — vers le pinacle, vers l’abîme — méditer en contemplant le sourire et la silhouette des Bouddhas d’Afghanistan. Depuis sa première parution en anglais, je n’ai jamais cessé de revenir vers “Emblemata”, chaque fois que le sense of doom, la consternation devant les destructions en tous genres qui s’opèrent ici-bas, menaçaient de m’emporter en spirales de noirceur et de misanthropie. Rencontre entre une figure historique et une figure mythique au pied d’œuvres d’art vouées à une prochaine disparition, ce texte fut, pour moi qui ne suis pas bouddhiste, ma première expérience, crucifiante et lumineuse, du Sutra du Cœur qui en inspira l’écriture — et, pour le nombre de fois où j’y suis revenue, entre révolte et amour : une expérience vraie, et réussie. Blessings à l’artiste pour m’avoir appris cette récitation à laquelle langue et cœur se montrent initialement rétifs comme baudets.
… Des temps enfin, parce qu’Emblemata, et l’Irlande de “À Travers la Fumée”, et l’écho des événements de Londres en ouverture de ce second opus — parce que, aussi, tous les indices pointant au fil des œuvres de Léa Silhol vers cette cité —, pour un finale à New York, les tours du World Trade Center en ligne de mire. Pour un new deal, et plus encore un sense of wonder qui offre une merveilleuse réponse au thème de la perte dans “Emblemata”, et à l’ensemble des voix de Sacra.

 Il reste, décidément, de la beauté et du feu sacré parmi les crasses de notre ère. Des œuvres comme Sacra, des compagnons de route et de barricade, qui nous parlent encore — dans le larsen d’aliéanantes actualités — de la tension douloureuse et extatique des âmes vers l’Ailleurs, et des harmonies que produisent ceux qui se reconnaissent en pareil mouvement.

 [Ceci, bien évidemment, n’a rien d’une chronique ou critique. C’est l’extrait d’un journal intime, développé un jour de méditation désespérée sur les laideurs de l’actualité, avec pour bande-son la section “Quête / Révolution” de Alchemical Hooligan (et celle de Kingdom of Heaven en filigrane).]

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Une fois encore, les lignes des fils tendus se croisent, et les quêteurs de secrets se rassemblent, cherchant le chemin vers les codes, rites et fragrances du grand carrefour du monde, et ce qu’il reste de la splendeur…
Autour… de la lueur d’une lampe noire dans une boutique d’antiquités de Kensington ~ des cérémonies initiatiques des adeptes de Morphée, et des songes de braise des Khazars ~ du pas des Nephilim sur la route des âges, et des formules de la vacuité et du détachement, sous l’ombre des statues du Gandhara ~ de l’écho du rire d’Angharad sur les murs des palazzi lagunaires, et du café embaumé d’épices d’un Lucifer mécréant ~ de la couleur envoûtante des érables à Kyoto, au miroir coupant de retrouvailles dans les rues de New York… Dans le souffle brûlant des athanors d’Isenne, les vapeurs des braseros oneiroi, et le parfum du bois d’Agar des cérémonies de Kodo japonaises, le diagramme mouvant du Sacré se dessine et s’efface, une nouvelle fois…

Il ne restera de ces trajectoires de feu, à la fin, que l’empreinte de pas de foudre dans les braises, le sable coruscant et la cendre, et la fumée tenace d’un millier de parfums répandus.

Sous l’égide des Muses et le claquement des bannières du Jinnistan dans les vents de Qâf, par les Sceaux qui convoquent les Déchus et les dieux exilés ; au calame persan, au couteau de peintre, et au plomb des vitraillistes, Léa Silhol, architecte des univers croisés de Vertigen, Frontier et Isenne, conclut le tissage d’une rose des vents en forme de piège à rêves, passionné, viscéral et intransigeant, à l’image des âmes démesurées qu’elle ne se lasse jamais de dépeindre.

Fil d’Ariane

Il m’a toujours semblé que l’instant où le lecteur brise l’espace intime de résonance d’une œuvre pour la faire basculer dans la sphère si frustrante du commentaire d’art en société… cet instant-là, où trop souvent l’on s’en va troquer la musique pour le bruit, relève de ces (soi-disant insignifiants) sacrilèges avec lesquels la forme du monde nous oblige à composer. Ma seule excuse pour m’y livrer : un coup de cœur plus puissant que mes réticences naturelles, et le désir exigent de le transmettre avec autant de sincérité, de sens et d’authenticité que le permet l’exercice imparfait de la chronique.
Cela est particulièrement vrai pour le recueil qui m’a ravie ces temps derniers, et me tiendra encore longtemps vibrant entre ses pages, j’ai nommé Sacra — Parfums d’Isenne et d’Ailleurs (hail !) Un blog pour rendre justice à ce chœur formidable d’artistes, d’immortels, de sauvages, tous à leur façon cœurs libres, immenses, intenses… ô le paradoxe ! Rendre grâce, alors, pour leur existence trop vraie, trop vivante pour ne pas dépasser les seuils de la fiction, et ruisseler en cascade d’échos éblouissants dans l’univers alentours.
Aux visiteurs de passage qui savent comme moi combien le nom de Léa Silhol sur une couverture est une promesse toujours tenue, une mise toujours plus poussée, des limites toujours repoussées, non, allégrement annihilées : rendez-vous service, lâchez l’écran, filez chez votre libraire. Sacra relève de ces rencontres que l’on ne saurait faire attendre sans s’en mordre rétrospectivement les doigts.

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Sacra, Parfums d’Isenne & d’Ailleurs… le titre à lui seul représente une irrésistible invitation au voyage, accroche d’âme renforcée encore par la beauté de la couverture créée par Dorian Machecourt. On embrasse sans résistance la tentation, avec un sourire de côté à Wilde, et on entre en cérémonie, via les volutes d’encens et un sommaire sous forme de symphonie olfactive, vers la considération du sacré sous tous ses aspects, des rituels hiératiques à la beauté naturelle, de l’art des hommes ou des immortels à l’amour divin…

Première station, les pieds plantés en terre irlandaise, le regard tourné vers le Mystère des contrées féeriques… « À Travers la Fumée ». Piaffant d’exaspération devant les lâchetés d’un narrateur timoré et pestant contre sa pauvre appréhension des livres, cette lectrice s’élance vers le plaisir de retrouvailles longtemps guettées avec une figure d’écrivain — embrasse ses paroles et réflexions comme on signerait d’une adhésion féroce un manifeste artistique — effleure les pages du recueil imaginant sous ses doigts, par translation de bibliothèque, les premières traces d’Isenne la fabuleuse, reflet magique et magnifié de Venise…
Isenne se rapproche dès la deuxième étape, « Lithophanie », en la personne de l’un de ses Artisans en mission — et il faut cela dans la balance, son profil sur la route marquant rituellement la direction de la Cité, le verre et les couleurs du vitrail auquel il œuvre, il faut cela pour peser contre les murs écrasants du château où le récit déroule son fil inexorable…
A la troisième station, « Là où Changent les Formes »… le pas se fait ardent et dansant, entraîné par le vent et une ivresse de couleurs par-delà le seuil d’Isenne. Cela fait des années déjà que je fis ainsi, via le bel Emblèmes Rêves, ma première entrée dans la cité, touriste charmée et âme vite capturée par les puissances à l’œuvre au sein des castes d’Artisans, et la fascination reste neuve comme au premier jour. Et comme au premier jour, me voilà emboitant le pas d’une citoyenne revenue d’exil, explorant les rues, rouages et rituels locaux, la suivant jusqu’en ses rêves et ses rencontres avec une si réelle créature mythique — exquis périple où l’on flirte dangereusement, délicieusement, avec le sacrilège et l’obsession… Songeant crescendo que Sacra décidément n’a rien à envier, en termes de pouvoir des œuvres d’art, aux artefacts isenniens évoqués entre ses pages.
Surprise, la foulée suivante sur cette « rose des vents » (comme l’appelle Léa Silhol) nous transporte, d’un clic de rouage articulé sur la thématique du rêve et de la réalité, vers la Melniboné de Moorcock, une nuit fiévreuse où l’on croirait palper l’esprit de la ville à travers la fumée des rituels mortuaires qui a envahi les rues. Une nuit lourde, et zébrée pourtant de telles fulgurances qu’on la dirait inoubliable
Mais la surprise de ce « Rêve en la Cité » n’est rien comparé à celle qui attend ensuite, et m’a laissée à genoux, fauchée par l’émotion et la splendeur de « Gold (Chant du filigrane de la fracture, sur la vague d’un Kintsugi) ». Tous ceux qui réclament à grands cris affamés la suite du roman Nigredo n’ont pas idée de ce qu’ils perdraient, s’ils passaient à côté de cette bouleversante rencontre — avec emphasis sur l’ampleur du bouleversement. « La voix de tous ceux que — aimés jadis — nous pensions avoir perdus pour toujours », dit la quatrième de couv’… et oui, si fait (oh YES…). Et lorsqu’en réponse s’élève à la rencontre de cette voix perdue, une autre pour dire un chant essentiel, et que les actes se conjuguent à l’image des âmes, dans un mouvement fracassant propre à restaurer le monde sur une plus juste trajectoire… là, dans le choc de cet immense coup de cœur, Sacra m’a embarquée sans retour, comme l’utopie de Frontier il y a des années. Nombre des voix recueillies dans Sacra s’en viennent questionner la réalité des hommes, de ceux qui justement ne questionnent pas les formes et limites du monde — comment ne pas les rejoindre, dans le refus farouche d’un monde où les actes sublimes évoqués dans « Gold » seraient mesurés à des aunes étriquées ? Il me semble que le dialogue intérieur initié avec les personnages de cette histoire ne prendra jamais fin, et tout ce qui autour de moi ne s’y rattache pas me semble présentement si falot, irréel.

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Aussi amoureusement que l’on se soit attardé là… Isenne attend, spirituelle et dangereuse, et ce serait faute de goût que manquer le rendez-vous avec ses Muses et ses Artisans — d’autant que le superbe « Trois Fois » nous entraîne plus avant vers le cœur labyrinthique de la Cité, dans le secret des forges et les mystères mis en œuvre là. Sur l’établi des créateurs, la forme dure des rites, des devoirs ancestraux, et la matière dont sont faits les gestes de rébellion ; dans la balance, l’équilibre d’Isenne, la perpétuation de son pouvoir…
Et au terme de cette station solennelle passée dans l’ombre des ateliers et derrière les murs d’une chapelle… « Under the Ivy » nous embarque dans un élan vital et sauvage —  pour une grande inspiration à l’air libre, une course extatique dans les bois, aiguillonnés de la voix par une héroïne qui célèbre son univers naturel, et raille celui des hommes, avec une musicalité de torrent clair (et un goût littéraire très sûr, ainsi que des affinités de caractère avec une certaine Antigone !) Une expérience vibrante et jouissive, ponctuée d’éclats de rire et tendue dans la célébration de la Beauté… On en redemanderait volontiers, d’une telle cavalcade !
Sur cette lancée… « Magnificat ». Wow. Enfin les djinns entrent dans la danse, aux côtés des anges déchus, laissent apercevoir leur place dans la Trame du monde silholien. Encore une fois, terrible est la tentation de s’attarder dans les pages du récit, en faire rouler entre ses doigts les éclats coupants, et en son âme les résonances poétiques — mais comme une fumée qui monte aux cieux, Sacra spirale vers le sublime, le vertige de l’élévation, et l’on se laisse emporter, avec autant d’abandon qu’en embrassant la Chute à travers Fovéa. Déployé à l’apex, un chant que je défie tout amoureux de Vertigen d’entendre sans le recevoir en plein plexus.

Et ainsi, osmose réussie, l’œuvre devient elle-même la cible, l’objet de son langage de l’extase — écrite qu’elle est dans un alphabet où le Ô fervent et le Yes ardent représentent des lettres essentielles.
Il coule dans Sacra une lumière extraordinaire : celle des matins naissants, lorsque les veilleurs et les éveillés qui ont égrené chaque heure, chaque nuance de la nuit, aiguisés et ciselés par leur expérience de l’Ombre, et vivants comme jamais, renversent la tête vers le ciel pour mieux recevoir le chant d’aube du Phénix.

(… Et dire qu’il reste à découvrir le second volume, dont la parution est imminente…)

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Ex-stasis… L’extase… l’ivresse, le ravissement, l’intoxication d’un instant ou d’une ère…
Encapsulée dans le rituel, la forme, et les parfums du monde…
Dans les sens… dans l’encens…

Au travers d’une boîte de palissandre que les écrivains se transmettent secrètement depuis des siècles ~ des calligraphies du roi des Djinn, même sur un parchemin frauduleux, et de la dialectique des céramistes Satsuma dans le salon de Klimt ~ des bouquets de fleurs blanches envoyées par un père à sa fille, et des visages du Green Man dans des bois interdits ~ des voiles des navires qui filent vers le port, enflées par les chants des passagers, et de la voix de tous ceux que — aimés jadis — nous pensions avoir perdus pour toujours.
D’un bout à l’autre des horizons et hors des cartes, sur le fil d’une errance rythmée du pas des voyageurs inlassables, et des esprits affamés de splendeur, les traces des mortels et immortels se doublent, se croisent, se frôlent…
Au centre du compas, la cité légendaire d’Isenne, carrefour hybride entre l’Orient et l’Occident, hantée de fantômes, de rumeurs, de contes et de codes ; dépliant ses mystères autour du Labyrinthe des verriers. Marché gobelin où l’art et la démesure s’échangent, s’offrent, s’achètent et se perdent, entre les ombres vibrantes d’Irshem et les esquisses de Venise…

Léa Silhol, architecte des univers croisés de Vertigen, Frontier et Isenne, scalde des astérismes et des carrefours, déclare solennellement que Sacra constitue, plus encore que les prismatiques Avant l’Hiver et Fo/véa, la rose des vents de sa Trame, et que le lecteur ne s’aventurera dans le dédale de Manta qu’à ses risques et périls.

— Première séquence, en six nouvelles et deux novellas —

Fil d’Ariane

Anis & Jay

Quand Jay conduit, il remodèle les volants.
Ainsi résonnent les premières notes de la voix d’Anis, dans ce choeur, ce recueil, Musiques de la Frontière, mon compagnon de route constant depuis 2005, le genre d’œuvre, vous savez, que l’on embarquerait avec soi lorsque tout ce qui compte doit tenir dans un sac à dos, et dans la boite à trésors du cœur.
Quand Jay conduit, il remodèle les volants.
Une ouverture si parfaite, si parlante, à l’histoire de ce couple brûlant, que bien souvent je l’ai sentie me traverser sans avertissement, au cours de mes errances urbaines. Filant sur les chemins, pliée sur le guidon, concentrée sur ce sixième sens et ce lien spécial à l’univers qu’engendre la vitesse, et soudain, une voix passe. “Quand Jay conduit”… Léa Silhol a l’art de ces phrases qui s’insèrent avec une grâce aigüe dans les courants du monde, pour y couler, évidentes, comme si elles avaient toujours été là, vraies comme un souffle — et comme l’acier.
Dix ans après “Vado Mori” — dix ans, pour nous ; pour elle, dans la droite ligne des événements — … Anis a pris le volant, et la parole, et nous a embarqués, hitchhikers chamboulés d’être là, dans sa quête, focalisée sur le but de sa course, la source et l’estuaire d’où viennent, vers où filent les courants sauvages de son récit : Jay.
“Vado Mori” disait les suites immédiates d’un acte lourd que commit la jeune femme. Il était question, alors, d’en affronter et assumer les conséquences, et d’y survivre (ou non). A présent, il revient à Anis, au fil de la route et d’une introspection sans pitié, de se définir par rapport à son geste, et par rapport à un monde où la renaissance de la féerie dans les cités, cet avènement inespéré de la beauté et de la magie, a fait surgir le pire en nos humaines sociétés : racisme, violation des droits de l’homme et de l’enfant, haine de l’autre. Elle, la privilégiée, enfant choyée d’une famille riche et respectée, amoureuse d’un guerrier fay que la vie s’est chargée d’écorcher vif dès son plus jeune âge… qui est-elle, que va-t-elle emporter d’elle à Frontier, où l’attend, peut-être, Jay, et de quelles peaux lui faut-il se dépouiller chemin faisant, sachant ce qu’elle a accompli ?
La route, comme un creuset alchimique, une épreuve initiatique. La route, son ruban de bitume où dérouler ses voyages intérieurs, vaut tous les psys du monde. Cette route-là surtout, sans merci et pourtant incroyablement riche en nuances, car l’auteure est tout sauf une adepte des jugements rapides et des raccourcis faciles.
Et ainsi va Anis, vers Frontier en aval et la validation de son épreuve. Égrenant ses souvenirs au rythme des kilomètres (tandis que nous avalons les pages sans pouvoir, nous non plus, nous arrêter), revenant sans arrêt, dans la douleur décapante de la séparation avec l’homme qu’elle aime, vers l’amont, l’étincelle initiale et l’embrasement de leur relation, chaque station de leur parcours passionné l’un vers l’autre. Sur ce parcours commun défilent tous les panneaux que l’on peut trouver dans les labyrinthes à la Fo/vea, ceux qui disent — qui hurlent, en majuscules et caractères gras — l’humaine litanie des “TRUST NO ONE / … / PROTECT YOURSELF / … / GIVE UP”. Et ces deux-là mettent à abolir les distances, les frontières, les prudences, les peurs, une intégrité renversante, à l’œuvre jusque dans leurs failles, et une ferveur féroce, propre à renvoyer au rayon des soupes lyophilisées toutes ces insipides romances paranormales que l’on voudrait nous faire avaler en série en guise d’urban fantasy. Propre à nous faire tomber en amour pour le couple qu’ils forment, fans de leurs véloces passes verbales et de leurs pas de danse en beauté, et à éveiller en nous des sentiments un peu (farouchement) protecteurs. On veut cogner des murs pour demander raison des laideurs insupportables que leur inflige l’univers, et tout autant claquer des bises sonores aux frères qui veillent sur eux, Fallen, Priest, Crescent, Faol, toute cette tribu superbe d’anges et de furies dont la lumière brillait déjà comme un fanal dans Musiques de la Frontière, et qui fracture le récit d’éclats de rire qui sont autant de fulgurances dans un ciel des plus noirs, d’abolitions de la gravité sous un horizon plombé. Comme un exorcisme, et il en faut, car cette histoire est pleine de monstres, et ils ne résident pas dans les terra incognita des cartes géographiques (là où se cache la merveille de Frontier) : ils sont parmi nous, avec pignon sur rue, vernis de respectabilité, et bénédiction des autorités. Alors on rit aux larmes en même temps qu’on chiale sa race, la tête renversée vers le ciel tandis qu’un uppercut nous cueille au plexus. Double mouvement pour un monde complexe, KO magistral, du genre dont on se relève avec rage et gnaque, une sainte colère et un sentiment de grâce.

Il y a dix ans de cela, lorsque les fays de Musiques de la Frontière sont entrés dans ma vie, j’aurais juré que la rencontre, la vision salutaire de Frontier, était de ces magies de l’Art qui n’arrivent que once in a lifetime — et ce feu, de fait, est assez puissant pour tenir de fuel sur une vie entière. Je sais désormais, avec Possession Point, que la foudre peut frapper plusieurs fois au même point, et la grâce revenir, transformée, telle une vague aux nuances renouvelées, toujours plus profonde. Et tandis que l’esprit électrifié explore les fils dévoilés de la trame d’une Œuvre qui, de livre en livre, par son architecture où tout fait sens, n’en a pas fini de nous sauver des absurdités de notre monde, le cœur roule de page en page, vers Frontier, toujours.

Possession Point

Tes iris à toi, mon ange, avaient la couleur de la mer avant l’orage, aux rives d’Half Moon Bay. Toutes les Mavericks de Pillar Point y écrivaient en germes les promesses que tu tenais. Je roule parfois jusque là-bas pour jeter un sucre au manque qui me tient dans ses tenailles. Je marche de Ghost Trees à Half Moon Bay. Pour regarder les vagues, de peur d’oublier tes yeux. Quelque part entre les fantômes des arbres et le meurtrier Pillar Point, assise à même la poudre de mon sablier, je bois cette couleur. Je la respire, pendant qu’elle reflue et déferle. J’essaye, une fois encore, d’élucider la technologie de ce mystère. De comprendre comment le monde des hommes transforme la couleur des Mavericks en cadrans d’horloges. Comment le rythme des vagues immenses a pu s’enrouler pour devenir, dans tes yeux, ce cercle de métal auquel j’ai donné un tour ou deux, jadis. C’était un rouage. Mais tout autant, je le sais bien, la face implacable d’un barillet.

Dans un monde transfiguré par le retour de la Féerie, Anis a pris la route, à la recherche d’une cité légendaire dont on dit qu’elle ne se laisse trouver qu’à son gré : Frontier.
C’est dans la “ville au bord du monde”, patrie des fays, que vit à présent l’homme qu’elle a aimé, et trahi : Jay, membre du redoutable gang changeling de Seattle.
À travers leur histoire, feuilletée comme un album photo depuis le jour de leur rencontre jusqu’à celui de leurs hypothétiques retrouvailles, c’est la vie de tous les Premiers qui se dévoile, durant les années précédant et suivant directement le fondation de l’utopie que fays & fées nomment Le Seuil.

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