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Archives de la catégorie ‘Bookwalking’

Enig Marcheur

Marcheur je me nomme et je suis tout comme. Enig Marcheur. Je marche avec les nigm partout où elles me mènent et je marche avec elles main tenant sur ce papier de meum.

J’en vois qui essayent de fuir, par la porte du fond. Restez encore un peu.
Ceci, messieurs-dames, n’est pas du langage sms, se situe à des siècles de distance d’une simplification bêtifiante du langage. C’est la langue dans laquelle est écrit l’un des romans les plus saissants qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années. Ce sont les mutations d’un monde futur que l’on vous offre d’assimiler au plus intime en apprivoisant le parlénigm. Restez encore un peu, car alors vous resterez totalement.

Certains se rappellent peut-être à quel point je fus saisie par le questionnement qui sert de fil au puissant documentaire Into Eternity ? Il s’agissait, pour résumer, d’imaginer, à propos d’un projet de centre d’enfouissement des déchets nucléaires, une manière compréhensible de s’adresser aux générations futures par-delà les millénaires, afin de les avertir de se tenir à l’écart du site. Il y a beaucoup de points d’interrogation dans ce documentaire.
Imaginez ma fascination en trouvant dans le roman de Russell Hoban une réponse possible – plus que possible, puissamment élaborée, et qui emporte d’autant plus le lecteur qu’elle respecte pleinement, et exploite avec brio, l’obscurité et la fragilité des matériaux travaillés, le langage et ses (dé)constructions, la légende et la science, la psyché.

Quelque 2500 années après qu’une apocalypse nucléaire a renvoyé l’Angleterre aux âges obscurs, Enig Marcheur a douze ans. Il sort de l’enfance, donc, dans cet univers où l’on vit derrière l’enceinte fortifiée de villages et où l’on meurt vite, cruellement parfois (comme en témoigne le terrible aspect qu’a pris la Mort dans les histoires de ce monde). Au-delà des palissades, il y a la forêt où rôdent des meutes de chiens retournés à l’état sauvage et à un savoir primordial, la nuit noire et la plaie lune des diseurs, la route qu’arpentent à leurs risques et périls les représentants du gouvernement. Et quels représentants ! des marionnettistes, parcourant le pays pour donner des représentations de l’histoire d’Eusa et d’Adom le Ptitome Bryllant – le mythe fondateur de cette civilisation qui s’est créé tout un folklore syncrétisant bribes de science nucléaire et fragments interprétés de la légende chrétienne. En vérité c’est passionnant : tout un monde obsédé par la perte de sa mémoire scientifique, à l’univers mental structuré par l’idée de division par la fission, devenue une sorte de péché originel, et dont la langue, le parlénigm donc, ayant subi en répercussion des catastrophes nucléaires ses propres mutations, se recompose à son tour à la recherche de sens. Sous nos yeux, qui ralentissent leur lecture pour épouser ces nouvelles structures, sous notre langue qui se prend au jeu et, la première, tire l’esprit au coeur de cet univers où tout est terre prêtation. Alors, sur les pas d’Enig amené par de malheureux événements à dépasser les barricades de son village pour faire expérience des Mystères et oeuvre de compréhension, on se met en marche, vers l’unité perdue, à travers les barrières de superstition et les forêts de symboles, sur une route initiatique qui tient de la merveille du prophète à l’écoute et de la cruauté crue de la farce.

Pétillement de la langue et élec citation de l’esprit : le voyage est extraordinaire, et les impressions qu’il laisse aussi durables qu’une contamination radioactive.

Le mond est plein de choses cas tendent de river. Vlà la viande vlà les zoss. On peut croar qu’on peut aller ici ou là à rien fer. A rien déclench. Cest impossib n’en pêche cest bsolu impossib. Tu te mets sur n’1porte quelle route et quelc chose se montre rat à toi. Voudra river. Tendra de river. On purait dire : "Je veux pas çavoir."  Mais une fois que la chose sest montrée tu veux çavoir pardi. Tu peux plus ress dans la gnorance. Cest là et ça travaille dans toi. Tu pourras sayer de mettr dix stances antre toi et ça tu pourras just pas parsq tu le portes en toi. Ce cas tend de river est plus là où l’été à vant il est en toi. Ce vieux a chanté sa ptite chanson et il a mis ça en moi.

Le Fil d’Ariane

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Quand, perplexe devant une quatrième de couv’ plus occupée des lecteurs que de l’oeuvre, je demandai à mon dealer préféré des précisions sur ces Saisons qui lui tenaient à coeur, c’est de la force des images qu’il me parla, et de saleté.

Sale, comment ça, sale ? Maintenant je sais – sale comme le pus et la pisse, comme un grouillement de vers, comme la décomposition parallèle des corps et des âmes. Je n’aurais pas cru, avant le voyage en ces pages surprenantes, que le gel pût aussi bien cohabiter avec la gangrène. Face au titre, à la promesse des saisons, à l’image de pluies qui s’éternisent et d’un hiver aux confins de l’extrême, je m’attendais à trouver, taillée dans la rigueur du climat, une poésie – et m’étalai comme une innocente dans la pourriture. J’étais entrée dans la vallée avec la même grandiloquence naïve que Siméon pénétrant dans le village. Toute prête, donc, à accompagner dans son cheminement ce héros pathétique, cette âme errante promenant de par le monde les plaies de son passé et ses espoirs de guérison : trouver un coin de terre habitable, et là, trouver le salut dans l’écriture du roman qui dira son histoire de rescapé. A nous, citoyens du monde et descendants du terrible XXe siècle, nul besoin de livre achevé pour deviner quel type d’horreur il doit conjurer : un camp dans le désert brûlant, les cadavres traînés et entassés, la torture, la mort d’une soeur, les imprécations religieuses d’un homme en uniforme, et la peur viscérale, justement, de tous uniformes, ces allusions suffisent. Mais la vallée, ah la vallée… coupée du monde, les cols fermés et les rivières envolées, la vallée vit repliée sur ses propres misères comme une poche hors du temps – historique et climatique –, un terrain d’expérimentation pour dieux cruels, une zone de pourriture confinée, aux abords cautérisés par un hiver mordant. La pourriture, l’étroitesse de l’horizon et des esprits, l’homme, avec ce regard candide qu’il pose sur tout comme une transfiguration, y voit une pauvreté à enrichir de ses lumières, et dans le pus, la matière d’un processus cathartique.

 C’est donc là, aussi loin que possible du désert, que Siméon pose son havresac, déballe papier et crayons, promesses de rédemption. Partager avec tous « le pain de mots et le vin des phrases », dire la souffrance pour que pousse la beauté.
Là ainsi que, loin de tout, le voyageur, l’étranger, l’autre, sous le regard sans indulgence des gens du coin et en pleine promiscuité avec les habitudes grossières de ces locaux qui se déploient comme une grimaçante galerie de portraits, entamera en vérité son chemin de croix, pauvre figure christique portant ses blessures comme autant de stigmates. Car en fait de lumières, ce peuple bizarre n’en attend qu’une, celle qui chassera la pluie et les moisissures de leur quotidien – déformant l’aspirant écrivain en savant, lui faisant troquer la plume pour le pluviomètre, ce monument du village, récipiendaire des attentes de changement. Dans l’immobilisme de la saison hivernale, montent alors les rancunes, progresse la gangrène.
Jusqu’à ce que Siméon, qui voulait enrichir le monde et se retrouve acculé à une pure résistance à l’assimilation, saisisse l’appel d’air créé par le passage inattendu, surnaturel, de voyageurs, et y façonne la matière d’un nouvel espoir. A-t-il enfin trouvé la voie, celle qu’il voulait montrer par l’écriture ?

 Déroutant roman que ces Saisons qui nous laissent touché d’images à l’inverse de la grâce, embourbé dans une obscure vallée, d’une obscurité de décomposition et de subconscient, que l’on voudrait aussi loin de nous que possible, en laquelle on pressent cependant le terrain d’une parabole humaine autour de la noirceur des âmes et du salut par l’art, du rapport à l’autre aussi, qu’il soit l’étranger ou l’artiste. Déroutant, disais-je, et si prenant, aussi touchant que dégoûtant. L’écoeurement ressenti en explorant les lieux a fait remonter d’un coup, étrangement, mes souvenirs de lecture de La Terre, de Zola, où les paysans semblaient taillés de la même matière rugueuse et glauque – que j’avais eu du mal, alors, à digérer leurs caractères, la violence et la grossièreté montrées à l’excès, malgré la beauté lyrique des paysages ! Je retrouve ici la même résistance viscérale, mâtinée d’une fascination qui doit sans doute beaucoup au style de Maurice Pons et à la force indéniable, dantesque, du micro-univers évoqué, et dépassée surtout par une émotion, humaine, trop humaine, celle de graines d’espoir plantées en ce fumier où rien ne semble pousser hormis les sempiternelles lentilles, l’espoir comme un manifeste artistique vital, démenti toujours par les événements et les éléments, et persistant envers et contre tout. Jusqu’au bout, jusqu’à l’os.

Quand un monde est inhabitable, on le change, ou on en change. Adieu ! Il me reste une main pour écrire, un pied pour marcher. (…) Et je garde, excusez-moi, en dépit de tout, une espérance dont vous n’avez pas idée.

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Parmi les trésors qu’abrite mon bestiaire ma bibliothèque, il est un oiseau rare, habitué des fournaises poétiques, empenné de plumes précieuses, Passeur de récits qui se disent, à juste titre, tissés de beauté et d’étrangeté : le Clockwork Phoenix.

Tales of beauty and strangeness : telle est la promesse de cette série d’anthologies lancée en 2008 par Mike Allen.
Tel est son blason, puisque cette promesse fut, de mon point de vue et en l’espace de trois volumes, tenue au-delà de toute attente. (en savoir plus…)

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Ils sont trois à parler à tour de rôle,  trois marginaux en bord de monde.

Il y a d’abord Giacomo, vieux clown blanc, dresseur de caniches rusés et compositeur de symphonies parfumées. Il court, aussi vite qu’il le peut, sur ses jambes usées pour échapper à son grand diable noir, le Sort, fauteur de troubles, de morts et de mélancolie.

Il y a la femme grise sans nom, de celles qu’on ne remarque jamais, remisée dans son appartement vide. Elle parle en ligne et en carrés, et récite des tables de multiplications en comptant les fissures au plafond pour éloigner l’angoisse.

Et puis il y a le môme, l’enfant sauvage qui s’élève seul, sur un coin de terrain vague abandonné aux ordures. Le môme lutte et survit. Il reste debout. Il apprendra les couleurs et la peinture avant les mots, pour dire ce qu’il voit du monde.

Seuls, ces trois-là n’avancent plus. Ils tournent en rond dans leur souffrance, clos à eux-mêmes. Comment vivre ? En poussant les parois de notre cachot, en créant, en peignant, en écrivant, en élargissant chaque jour notre chemin intérieur, en le semant d’odeurs, de formes, de mots.  Et, finalement, en acceptant la rencontre nécessaire avec l’autre, celui qui est de ma famille, celui qui, embarqué avec moi sur l’esquif ballotté par les vents, est mon frère.

On ne cueille pas les coquelicots, si on veut les garder vivants. On les regarde frémir avec ces vents, dispenser leur rouge de velours, s’ouvrir et se fermer comme des coeurs de soie. Giacomo, la femme grise, le môme, que d’autres ont voulu arracher à eux-mêmes, trouveront chacun dans les deux autres la terre riche, solide et lumineuse, qui leur donnera la force de continuer.

Cela faisait un moment que je valsais avec la possibilité de ce livre.
Attirée par le bleu déjà bien apprécié de cette collection « Merveilleux », et par le portrait esquissé en quatrième de couverture des trois personnages, des trois « marginaux en bord de monde ».
Inquiète, un peu, obscurément : la symphonie du cirque, la solitude et l’angoisse, l’enfance sauvage – j’avais peur des illusions faciles, du rose et du trop de sucre en prose, d’une magie pour spectateurs plus que d’une magie d’acteurs.

L’attente du soir, complétement. Et tomba le soir, le moment de plonger.

Au milieu du livre, pleurant sur les peintures du môme, je savais :
La magie est vraie, intérieure et partagée, comme la douleur. Façonnées toutes deux de tendresse empathe et de finesse psychologique.
Et c’est parée là de rouge et d’or que la poésie parle aux sens comme au coeur…

… égrène par les routes les souvenirs d’une enfance aux enchantements perpétués et partagés sur une piste de cirque, jusqu’à la vieillesse et l’ultime coup du Sort.
… traîne par les pages la chape d’une enfance blanche, absente.
… épouse par la synesthésie le sens d’une enfance poussée loin des mots et des conventions sociales, vécue en couleurs, chantée en peinture.

On peut lire L’attente du soir comme l’évidence touchante du salut par l’art, un récit de thérapie capable de faire résonner en écho toutes ces parts de nous qui vivent par les oeuvres qui les nourrissent, et leurs propres processus créatifs.
Ce livre, surtout, j’y vois la beauté d’enfances qui se regardent, s’apprivoisent et se ravivent les unes les autres autour du feu.

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Il s’est passé quelque chose en avril dernier. Une synchronicité, un tour de spirale, par-delà les océans.

En France, Gallmeister publie Refuge, de Terry Tempest Williams. Pour la première fois, cette grande auteure, naturaliste, écologiste, fait entendre en langue française sa voix, ses envolées, ses trilles d’oiseau. J’attendais ça depuis mon immersion émerveillée dans les méditations de Finding Beauty in a Broken World.
Refuge
, sans doute la plus célèbre de ses œuvres. C’est à peu près tout ce que j’en sais, sinon qu’il parle de nature et d’oiseaux, du Grand Lac Salé, de famille et de mort. Si je ne me suis pas jetée dessus comme une affamée avec des dents de trois pieds de long, c’est que je savais que ce serait rater l’entrée, rater l’esprit.

« We have forgotten the virtue of sitting, watching, observing. Nothing much happens. This is the way of nature. We breathe together. Simply this. For long periods of time, the meadow is still. We watch. We wait. We wonder. Our eyes find a resting place. And then, the slightest of breezes moves the grass. It can be heard as a whispered prayer.
Much of our world is a fabrication, a fiction, a manufactured and manipulated time-lapsed piece of filmmaking where a rose no longer unfolds but bursts. Speed is the buzz, the blur, the drug. Life out of focus becomes our way of seeing. We no longer expect clarity. The lenses of perception and perspective have been replaced by speed, motion. We don’t know how to stop. The information we value is retrieved, never internalized.
And what about knowledge gleaned through patience? What about a species who has survived through time by simply paying attention? »

Terry Tempest Williams, observant les chiens de prairie, apprenant, in Finding Beauty in a Broken World

Pas ralenti, donc, comme en nature, comme dans le sacré. Respiration recueillie, conscience du souffle, pour laisser vaste espace à la voix d’autrui.
La première phrase me prit comme une vague, par surprise. « Tout ce qui touche au Grand Lac Salé est excessif : la chaleur, le froid, le sel et l’eau saumâtre. » J’étais venue pour les noms d’oiseaux, pour les ailes et le ciel ; je reçois le miroir d’eau, absorbe le sel. Plus loin, il faudra encore accueillir le désert, les mirages.

 « C’est étrange, la façon dont le désert fait de nous des croyants. Je pense qu’il est important de marcher dans un paysage où les mirages existent, parce qu’on y apprend l’humilité. Je pense qu’il est important de vivre dans un pays où l’eau est rare, parce que la vie y est concentrée. Et je pense qu’il est important de conserver les os comme testament pour les esprits qui ont poursuivi leur chemin. »

 « Je veux voir cette mer intérieure comme une représentation de la Femme – de moi-même – dans son refus de se laisser domestiquer. L’Utah peut bien essayer de l’endiguer, dévier le cours de ses eaux, entrecouper ses rives de routes, cela ne changera rien au bout du compte. Elle nous survivra. En elle, je reconnais la nature sauvage, brute et indépendante. Elle me dépouille de tout stratagème, de tout conditionnement, et elle me déclare : "Je ne suis pas ce que tu vois. Interroge-moi. Tiens-t’en à tes propres impressions." »

Deux mouvements dans le livre :
Le cancer de la mère, qui progresse. L’avancée de la mort, dans une famille de mormons aux frappantes figures féminines.
Les eaux du Grand Lac, qui débordent. La montée de l’inondation, jusqu’à emporter le précieux Refuge des oiseaux migrateurs.

Deux pertes.
Et l’esprit qui vole de l’un à l’autre, cherche le lien, cherche le sens, cherche l’espoir. Remonte les souvenirs, suit le tracé des oiseaux, entrelace l’ensemble dans sa toile de méditation. Portraits de famille et d’écosystème. Douleur et beauté embrassées. Excessif, épuré. Intensité.
Je crois que jamais récit de maladie ne m’avait si authentiquement touchée. Je sais que nombre de paroles et pensées de Terry Tempest Williams vont continuer de pousser dans mon propre paysage intérieur, comme pour Finding Beauty in a Broken World. Le rapport au lac et à la nature, la conscience de sa place dans le monde à travers un paysage et dans les relations d’un clan de femmes… le superbe épilogue, inscrivant la perte dans un contexte bien temporel, et y puisant l’impulsion d’un combat contre les essais nucléaires et surtout pour la vie, faisant le lien de la fille en deuil à l’activiste pour l’environnement…

… et puis, comme promis, plus beaux encore que je les avais espérés : les oiseaux.

 « Je prie les oiseaux parce que je crois qu’ils porteront les messages de mon cœur vers les cieux. Je prie les oiseaux parce que je crois en leur existence, en la façon dont leurs chants commencent et finissent la journée-invoquant et bénissant la Terre. Je prie les oiseaux parce qu’ils me font penser à ce que j’aime et non à ce que je redoute. Et à la fin de mes prières, ils m’enseignent comment écouter. »

*

« Once upon a time, when women were birds, there was the simple understanding that to sing at dawn and to sing at dusk was to heal the world through joy. The birds still remember what we have forgotten, that the world is meant to be celebrated. »

Refuge est initialement paru en 1991.
En avril 2012, pointe un nouvel ouvrage, When Women Were Birds, série de trilles pensives qui semblent réverbération du premier.
Les hasards des publications et caprices des traductions ont fait qu’il m’a été donné de découvrir ces deux oeuvres à la suite directe l’une de l’autre, et ce fut là grande émotion, l’impression de voir un pont immatériel déployer sa délicate architecture à travers les décennies. Dans ma vision, le pivot de ce pont restera la Jetée en spiralecette oeuvre de land art que de longue date je rêve d’arpenter : évoquée comme une possibilité, une promesse restant à vivre, et une image ultime, dans les dernières pages de Refuge à l’occasion d’une note-anniversaire pour les 10 ans du livre, en 2001 ; explorée et vécue au terme des cinquante-quatre variations de When Women Were Birds.


Cinquante-quatre variations, une par année pour l’auteure – pour sa mère aussi, qui n’alla pas plus loin. A sa mort, Diane Dixon Tempest légua à sa fille l’ensemble de ses carnets intimes – un par année, aussi. Terry Tempest Williams en les ouvrant les trouvera tous vierges. Elle interroge ces pages blanches, les écoute, les emplit, les parcourt, en honore le silence par une série de méditations sur le thème de la voix – sa voix, celle de sa mère, celle des femmes cherchant voie et place en ce monde. Elle évoque ses zozotements d’enfants et la guérison par la poésie, la peur de parler vaincue, les yeux levés sur le ciel et la parole comme une aile, les combats pour poser sa voix de militante des droits de la nature…

Tant d’échos, côté lectrice… Bien sûr, je n’ai pu m’accorder à chacune des cinquante-quatre variations – les troubles d’une jeune mariée face à la parole sacrée me sont mystère et porte jamais passée, même si je fais de mon mieux pour écouter –, mais il y a dans l’espace de ces pensées quelque chose, émotion et sincérité, qui appelle la réponse, le partage d’expériences, le dialogue des voix et les silences familiers. Dans les interstices des variations, je me suis prise à invoquer le souvenir de mes vieux carnets, du premier que m’offrit ma mère, le précieux, des poèmes parentaux qui m’interpellaient tant, petite… Pour moi qui me sens toujours en oscillation du silence profond à la puissance de vague de la voix, il y a dans ce petit ouvrage à la blancheur de plume une résonance essentielle, et une invitation à l’exploration, à la compréhension – à l’attention, à soi comme aux bruissements du monde, et à la célébration. Une promesse d’harmonie, hopefully.

« I take a deep breath and sidestep my fear and begin speaking from the place where beauty and bravery meet—within the chamber of a quivering heart. »

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On les appelle Nameless, Hypérion, Telpérion, Windigo, Adventure, Paradox, le Stratosphere Giant, le Tall Tree, Gaia, Atlas, Kronos, Rhéa & Zeus, Hélios, Icare, le Lost Monarch, El Viejo Del Norte, Ilúvatar, Elwing, Eärendil…
Ils doivent leurs noms à la poignée de fourmis humaines qui, ces dernières décennies, a appris à grimper vers le ciel à travers la canopée, et a découvert tout un univers restant à explorer. Preston compare leur mouvement à celui impulsé par Cousteau vers les fonds sous-marins – et certes, je retrouve là, intacts, mes émerveillements de gamine collectionnant les bd des aventures à bord de la Calypso. La fascination pour ces formes de vie, lichens, arbres bonsaï, plancton, trouvant à subsister dans les airs, plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol. Et le frisson sur les traces de ces explorateurs – fourmis disais-je, mais l’image s’impose plutôt d’araignées, reliées à la vie par un seul fil de corde, rattachées à ces ancêtres géants qui sans y penser pourraient les écraser d’une branche cassée.
C’est leur histoire que raconte ce livre (tout comme l’article qui en initia l’écriture). L’histoire de gens qui se sont sentis tirés vers le ciel, pas n’importe quel ciel, celui que l’on contemple de la cime des plus grands arbres au monde. Tirés ainsi, sans pouvoir toujours l’expliquer, sans pouvoir, parfois, préserver leurs vies personnelles des conséquences de cette tension quasi obsessionnelle. On s’étonne un peu, pour le coup, de la part considérable des biographies et de l’intrusion de la vie privée, des histoires de recherche de jobs, d’enfance ou de divorce (d’autant que, bon, le style en ces passages n’est vraiment pas à son apex) – et puis, l’on comprend, tout de même, qu’il s’agit, justement, de comprendre, comprendre ce qui pousse deux étudiants à risquer sans préméditation leur peau pour grimper un grand arbre qui croisa leur route, comprendre ce qui alimente les rêves d’un type qui dans son sommeil se voit de manière récurrente découvrir le plus grand arbre sur terre, comprendre le parcours d’un couple qui célèbre son mariage dans les hauteurs d’un séquoia, tressant des lichens sur le tissu du voile nuptial. On comprend – et on comprend, en même temps, combien ces choses humaines sont relatives, depuis la dimension des titans naturels. Les arbres sauvages, ceux que l’on dit wild, sont des arbres qu’aucun humain jamais n’a grimpé ; les héros de Preston passent leur temps libre dans les forêts californiennes, loin des monuments végétaux appréciés des touristes, à la recherche de spécimens spectaculaires à découvrir, passant par des endroits ignorés, vierges de présence humaine depuis des décennies, des centuries, peut-être plus encore. Espaces de nature primaire, espaces primordiaux, à l’emplacement gardé jalousement secret, à des fins de préservation. Dans les dernières pages de l’ouvrage, les héros arpentent une dernière fois le monde vertical de l’Atlas Grove, dont Steve Sillett (l’un de ces héros, botaniste réputé) initia une étude approfondie, pour en retirer toutes traces de passage humain, toutes les installations de grimpeurs, tous les appareils de mesure et de signalisations scientifiques ; les ancêtres sont laissés libres de retourner à l’état sauvage, nous dit-on – mais l’on se prend à penser qu’ils ne l’ont jamais quitté. Il faut à l’homme rien moins qu’une armada d’armes tranchantes et de machines bruyantes pour affecter la présence du sequoia, et c’est alors le crève-cœur. Crève-cœur, l’histoire de ces forêts rasées à 90% par l’industrie du bois, qui même accéléra le massacre alors que les États préparaient un plan de sauvetage par la création de parcs nationaux. Crève-cœur, la pensée de la patiente vie des lichens dans la canopée, la mémoire des disparus qui mettront plusieurs centaines d’années à se reconstituer.
Émerveillement, pourtant, les manifestations de la résilience du séquoia, le bien nommé sempervirens – ces arbres sont une leçon de vie, et un chant de poésie, vrai de vrai. Émerveillement, la mention des fairy rings, des cercles de fées, des rondes de redwoods poussés autour de la souche d’un géant tombé qui aura trouvé en une ultime poussée de vie à se cloner. La ci-devant amoureuse du folklore entend pousser, en même temps que les greffes résistantes, les histoires et les mythes. Souvenir d’un rêve lointain jadis transcrit sur le papier : On dit qu’au cœur de la forêt tournoie un cercle. Ou que le monde tourne en dansant autour de ce centre suspendu dans sa propre éternité. D’aucuns le disent arbre pivot, tout en tours lents et transcendances. D’autres le décrivent ronde de végétaux, au ras du sol, au plus près de la terre. J’avais dû croiser un séquoia, cette nuit-là, je ne vois que cela. Et de fait, à la lecture des Wild Trees, j’émergeai de mes songe avec une sensation persistente d’écorce et de cercles, mmmh…
Cercles de fées, cercles de vies, cercles d’écorce, cercles de bras qui ne suffisent pas à en faire le tour, ronde d’instruments venus les relayer pour approcher la mesure de l’éternité, boucles bouclées, d’immatérielles fascinations aux techniques d’ascension… Et le plaisir de retrouver, en chemin, en ce cercle, le Radeau des Cimes de Francis Hallé, l’œuvre de Trees for Life en la forêt calédonienne, aux pins explorés par Preston le temps de vacances.

 Je ne crois pas qu’il faille conclure. Je pourrais reprendre ces Wild Trees tels qu’évoqués par Preston, toutes les pages écornées, tous les passages offrant un aperçu et un bout de compréhension de ce formidable écosystème que peut être, à lui tout seul, un séquoia géant. Je pourrais écumer le net à la recherche de faits pour appuyer cette sensation, de foisonnement de vie et d’histoires, et de mouvement puissant. Je voudrais pouvoir glisser le croquis du tronc d’Ilúvatar, dont la beauté n’a rien à envier à la splendeur architecturale d’une tour de Minas Tirith. Mais ce sont là agitation de fourmi. Pendant ce temps, libres toujours et encore sauvages, les arbres poussent, et parlent à hauteur de ciel un murmure qui ne s’entend qu’à condition de renoncer à l’hyperactivité, pour mieux se brancher à des fréquences d’éternité.
They whisper…

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