Marcheur je me nomme et je suis tout comme. Enig Marcheur. Je marche avec les nigm partout où elles me mènent et je marche avec elles main tenant sur ce papier de meum.
J’en vois qui essayent de fuir, par la porte du fond. Restez encore un peu.
Ceci, messieurs-dames, n’est pas du langage sms, se situe à des siècles de distance d’une simplification bêtifiante du langage. C’est la langue dans laquelle est écrit l’un des romans les plus saissants qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années. Ce sont les mutations d’un monde futur que l’on vous offre d’assimiler au plus intime en apprivoisant le parlénigm. Restez encore un peu, car alors vous resterez totalement.
Certains se rappellent peut-être à quel point je fus saisie par le questionnement qui sert de fil au puissant documentaire Into Eternity ? Il s’agissait, pour résumer, d’imaginer, à propos d’un projet de centre d’enfouissement des déchets nucléaires, une manière compréhensible de s’adresser aux générations futures par-delà les millénaires, afin de les avertir de se tenir à l’écart du site. Il y a beaucoup de points d’interrogation dans ce documentaire.
Imaginez ma fascination en trouvant dans le roman de Russell Hoban une réponse possible – plus que possible, puissamment élaborée, et qui emporte d’autant plus le lecteur qu’elle respecte pleinement, et exploite avec brio, l’obscurité et la fragilité des matériaux travaillés, le langage et ses (dé)constructions, la légende et la science, la psyché.
Quelque 2500 années après qu’une apocalypse nucléaire a renvoyé l’Angleterre aux âges obscurs, Enig Marcheur a douze ans. Il sort de l’enfance, donc, dans cet univers où l’on vit derrière l’enceinte fortifiée de villages et où l’on meurt vite, cruellement parfois (comme en témoigne le terrible aspect qu’a pris la Mort dans les histoires de ce monde). Au-delà des palissades, il y a la forêt où rôdent des meutes de chiens retournés à l’état sauvage et à un savoir primordial, la nuit noire et la plaie lune des diseurs, la route qu’arpentent à leurs risques et périls les représentants du gouvernement. Et quels représentants ! des marionnettistes, parcourant le pays pour donner des représentations de l’histoire d’Eusa et d’Adom le Ptitome Bryllant – le mythe fondateur de cette civilisation qui s’est créé tout un folklore syncrétisant bribes de science nucléaire et fragments interprétés de la légende chrétienne. En vérité c’est passionnant : tout un monde obsédé par la perte de sa mémoire scientifique, à l’univers mental structuré par l’idée de division par la fission, devenue une sorte de péché originel, et dont la langue, le parlénigm donc, ayant subi en répercussion des catastrophes nucléaires ses propres mutations, se recompose à son tour à la recherche de sens. Sous nos yeux, qui ralentissent leur lecture pour épouser ces nouvelles structures, sous notre langue qui se prend au jeu et, la première, tire l’esprit au coeur de cet univers où tout est terre prêtation. Alors, sur les pas d’Enig amené par de malheureux événements à dépasser les barricades de son village pour faire expérience des Mystères et oeuvre de compréhension, on se met en marche, vers l’unité perdue, à travers les barrières de superstition et les forêts de symboles, sur une route initiatique qui tient de la merveille du prophète à l’écoute et de la cruauté crue de la farce.
Pétillement de la langue et élec citation de l’esprit : le voyage est extraordinaire, et les impressions qu’il laisse aussi durables qu’une contamination radioactive.
Le mond est plein de choses cas tendent de river. Vlà la viande vlà les zoss. On peut croar qu’on peut aller ici ou là à rien fer. A rien déclench. Cest impossib n’en pêche cest bsolu impossib. Tu te mets sur n’1porte quelle route et quelc chose se montre rat à toi. Voudra river. Tendra de river. On purait dire : "Je veux pas çavoir." Mais une fois que la chose sest montrée tu veux çavoir pardi. Tu peux plus ress dans la gnorance. Cest là et ça travaille dans toi. Tu pourras sayer de mettr dix stances antre toi et ça tu pourras just pas parsq tu le portes en toi. Ce cas tend de river est plus là où l’été à vant il est en toi. Ce vieux a chanté sa ptite chanson et il a mis ça en moi.
Le Fil d’Ariane
- La fiche de présentation de l’ouvrage sur le site de Monsieur Toussaint Louverture
- L’avis en mode coup de coeur de la très inspirée librairie Charybde
- Toujours via la librairie Charybde, l’enregistrement vidéo de la soirée consacrée à Enig Marcheur, en présence de Dominique Bordes, l’éditeur, et de Nicolas Richard, le vaillant traducteur – au programme, présentation, discussion et lecture d’extraits, en français et en anglais…










