Il s’est passé quelque chose en avril dernier. Une synchronicité, un tour de spirale, par-delà les océans.
En France, Gallmeister publie Refuge, de Terry Tempest Williams. Pour la première fois, cette grande auteure, naturaliste, écologiste, fait entendre en langue française sa voix, ses envolées, ses trilles d’oiseau. J’attendais ça depuis mon immersion émerveillée dans les méditations de Finding Beauty in a Broken World.
Refuge, sans doute la plus célèbre de ses œuvres. C’est à peu près tout ce que j’en sais, sinon qu’il parle de nature et d’oiseaux, du Grand Lac Salé, de famille et de mort. Si je ne me suis pas jetée dessus comme une affamée avec des dents de trois pieds de long, c’est que je savais que ce serait rater l’entrée, rater l’esprit.
« We have forgotten the virtue of sitting, watching, observing. Nothing much happens. This is the way of nature. We breathe together. Simply this. For long periods of time, the meadow is still. We watch. We wait. We wonder. Our eyes find a resting place. And then, the slightest of breezes moves the grass. It can be heard as a whispered prayer.
Much of our world is a fabrication, a fiction, a manufactured and manipulated time-lapsed piece of filmmaking where a rose no longer unfolds but bursts. Speed is the buzz, the blur, the drug. Life out of focus becomes our way of seeing. We no longer expect clarity. The lenses of perception and perspective have been replaced by speed, motion. We don’t know how to stop. The information we value is retrieved, never internalized.
And what about knowledge gleaned through patience? What about a species who has survived through time by simply paying attention? »Terry Tempest Williams, observant les chiens de prairie, apprenant, in Finding Beauty in a Broken World
Pas ralenti, donc, comme en nature, comme dans le sacré. Respiration recueillie, conscience du souffle, pour laisser vaste espace à la voix d’autrui.
La première phrase me prit comme une vague, par surprise. « Tout ce qui touche au Grand Lac Salé est excessif : la chaleur, le froid, le sel et l’eau saumâtre. » J’étais venue pour les noms d’oiseaux, pour les ailes et le ciel ; je reçois le miroir d’eau, absorbe le sel. Plus loin, il faudra encore accueillir le désert, les mirages.
« C’est étrange, la façon dont le désert fait de nous des croyants. Je pense qu’il est important de marcher dans un paysage où les mirages existent, parce qu’on y apprend l’humilité. Je pense qu’il est important de vivre dans un pays où l’eau est rare, parce que la vie y est concentrée. Et je pense qu’il est important de conserver les os comme testament pour les esprits qui ont poursuivi leur chemin. »
« Je veux voir cette mer intérieure comme une représentation de la Femme – de moi-même – dans son refus de se laisser domestiquer. L’Utah peut bien essayer de l’endiguer, dévier le cours de ses eaux, entrecouper ses rives de routes, cela ne changera rien au bout du compte. Elle nous survivra. En elle, je reconnais la nature sauvage, brute et indépendante. Elle me dépouille de tout stratagème, de tout conditionnement, et elle me déclare : "Je ne suis pas ce que tu vois. Interroge-moi. Tiens-t’en à tes propres impressions." »
Deux mouvements dans le livre :
Le cancer de la mère, qui progresse. L’avancée de la mort, dans une famille de mormons aux frappantes figures féminines.
Les eaux du Grand Lac, qui débordent. La montée de l’inondation, jusqu’à emporter le précieux Refuge des oiseaux migrateurs.
Deux pertes.
Et l’esprit qui vole de l’un à l’autre, cherche le lien, cherche le sens, cherche l’espoir. Remonte les souvenirs, suit le tracé des oiseaux, entrelace l’ensemble dans sa toile de méditation. Portraits de famille et d’écosystème. Douleur et beauté embrassées. Excessif, épuré. Intensité.
Je crois que jamais récit de maladie ne m’avait si authentiquement touchée. Je sais que nombre de paroles et pensées de Terry Tempest Williams vont continuer de pousser dans mon propre paysage intérieur, comme pour Finding Beauty in a Broken World. Le rapport au lac et à la nature, la conscience de sa place dans le monde à travers un paysage et dans les relations d’un clan de femmes… le superbe épilogue, inscrivant la perte dans un contexte bien temporel, et y puisant l’impulsion d’un combat contre les essais nucléaires et surtout pour la vie, faisant le lien de la fille en deuil à l’activiste pour l’environnement…
… et puis, comme promis, plus beaux encore que je les avais espérés : les oiseaux.
« Je prie les oiseaux parce que je crois qu’ils porteront les messages de mon cœur vers les cieux. Je prie les oiseaux parce que je crois en leur existence, en la façon dont leurs chants commencent et finissent la journée-invoquant et bénissant la Terre. Je prie les oiseaux parce qu’ils me font penser à ce que j’aime et non à ce que je redoute. Et à la fin de mes prières, ils m’enseignent comment écouter. »
*
« Once upon a time, when women were birds, there was the simple understanding that to sing at dawn and to sing at dusk was to heal the world through joy. The birds still remember what we have forgotten, that the world is meant to be celebrated. »
Refuge est initialement paru en 1991.
En avril 2012, pointe un nouvel ouvrage, When Women Were Birds, série de trilles pensives qui semblent réverbération du premier.
Les hasards des publications et caprices des traductions ont fait qu’il m’a été donné de découvrir ces deux oeuvres à la suite directe l’une de l’autre, et ce fut là grande émotion, l’impression de voir un pont immatériel déployer sa délicate architecture à travers les décennies. Dans ma vision, le pivot de ce pont restera la Jetée en spirale, cette oeuvre de land art que de longue date je rêve d’arpenter : évoquée comme une possibilité, une promesse restant à vivre, et une image ultime, dans les dernières pages de Refuge à l’occasion d’une note-anniversaire pour les 10 ans du livre, en 2001 ; explorée et vécue au terme des cinquante-quatre variations de When Women Were Birds.

Cinquante-quatre variations, une par année pour l’auteure – pour sa mère aussi, qui n’alla pas plus loin. A sa mort, Diane Dixon Tempest légua à sa fille l’ensemble de ses carnets intimes – un par année, aussi. Terry Tempest Williams en les ouvrant les trouvera tous vierges. Elle interroge ces pages blanches, les écoute, les emplit, les parcourt, en honore le silence par une série de méditations sur le thème de la voix – sa voix, celle de sa mère, celle des femmes cherchant voie et place en ce monde. Elle évoque ses zozotements d’enfants et la guérison par la poésie, la peur de parler vaincue, les yeux levés sur le ciel et la parole comme une aile, les combats pour poser sa voix de militante des droits de la nature…
Tant d’échos, côté lectrice… Bien sûr, je n’ai pu m’accorder à chacune des cinquante-quatre variations – les troubles d’une jeune mariée face à la parole sacrée me sont mystère et porte jamais passée, même si je fais de mon mieux pour écouter –, mais il y a dans l’espace de ces pensées quelque chose, émotion et sincérité, qui appelle la réponse, le partage d’expériences, le dialogue des voix et les silences familiers. Dans les interstices des variations, je me suis prise à invoquer le souvenir de mes vieux carnets, du premier que m’offrit ma mère, le précieux, des poèmes parentaux qui m’interpellaient tant, petite… Pour moi qui me sens toujours en oscillation du silence profond à la puissance de vague de la voix, il y a dans ce petit ouvrage à la blancheur de plume une résonance essentielle, et une invitation à l’exploration, à la compréhension – à l’attention, à soi comme aux bruissements du monde, et à la célébration. Une promesse d’harmonie, hopefully.
« I take a deep breath and sidestep my fear and begin speaking from the place where beauty and bravery meet—within the chamber of a quivering heart. »





Retour au matin :
Ah, je savais bien que j’oubliais un truc… Sur le blog de mimi pinson, dénichée, via Babelio, une belle chronique de Refuge
==> http://leblogdemimipinson.blogspot.fr/2012/04/refuge.html
Tu écris vraiment bien… A chaque fois que j’ai le plaisir de lire un de tes articles, j’ai l’impression d’ouvrir un recueil de poésie.
Merci, Naolou ! Il faut dire que question poésie, j’étais en très belle & bonne compagnie, là…
Oh oui tu écris bien miss, et je dirais même plus : tu chantes à tue-tête, et ton trille enthousiaste fait sacrément envie, +1 sur la WL, one more time !
Ce ‘Refuge’ est vraiment attractif… Et décidément, cet éditeur regorge de belles promesses sauvages :)
Bon, là je te déteste parce que aucun temps de lecture à l’horizon (qui l’eut cru) et que je tape avec un doigt, mais surtout je t’aime parce que la voie de la Beauté est (bel et) bien arpentée, et que c’est œuvre de salubrité planétaire que de faire passer le bâton-témoin de si beaux textes… Les ‘thx’ ne suffiront pas ;)
Vais revoir tes traits de plumes juste à côté, bises du pouce (en qq sorte ^_^)
Ah, si rencontre avec toi il doit y avoir, le Refuge saura bien trouver son heure. Ils savent toujours. ;-)
Btw, je te dois aussi un silencieux thx, pour la bande-son de cette lecture, j’ai nommé Mei-Jyu, juste ce qu’il faut pour accompagner tranquillement la parole et le paysage au fil du récit… Je ne l’avais pas si bien entendu jusqu’ici, ce disque…
Gallmeister, oui, il y matière à fouiner, dans le catalogue. J’aime bien le feeling de leurs books, en plus, sont agréables à manipuler…
Ai la chance (et mon portefeuille le malheur) d’avoir déniché un libraire qui touche en nature writing (c’est chez lui que j’ai repéré Ce que savent les baleines, itou), et fait du lobbying actif pour c’t éditeur, alors je pense que je vais avoir encore bien des occasions de pousser l’exploration ^^
Le prochain craquage sera sans doute la réédition de Birdy (recommandé par miss Lullaby), pis, sûr, un de ces quatre, les Rencontres avec l’archidruide (c’est dur de résister à un titre pareil, et le book a l’air vraiment bien ==> http://www.ecologitheque.com/mcphee.html )
Bref mesdames PAL et LAL ont encore de beaux jours devant elles ^_^
Je commente peu par ici – mais je n’en lis pas moins, le coeur grand ouvert comme les yeux, tes articles si passionnés !
Et tu a parlé de "Refuge" d’une telle façon que d’ores et déjà, le livre est non seulement en wishlist mais en tête de wishlist, et que je n’ai pas résisté, lors de la dernière commande "pro", à le mettre en panier et à le défendre auprès de mes collègues, qui sont tombés d’accord sur le fait que l’ouvrage trouverait sans doute résonnance en certains de nos lecteurs.
Je prévois d’emblée une lecture aussi forte que belle, lorsque j’aurai l’ouvrage en main propre, après passage au libraire.
D’ailleurs j’ai regardé le catalogue de l’éditeur, et je prévois d’autres achats ^^
Merci, merci, merci ! :)
Bises de rat de bibliothèque
Lulla
Merci à toi d’avoir ouvert la porte de la bibli au livre, je pense aussi qu’il a de quoi toucher pas mal de monde (y compris, via ses accents très intimes, hors du lectorat branché nature writing). Bref, bonne route à ce Refuge-là vers les lecteurs !
Oui, y a plein de choses intéressantes chez Gallmeister (et pour mon bonheur, et le malheur de mon porte-monnaie, j’ai à portée de main un libraire fan de nature writing, et passionné de cette maison d’édition ^-^) – j’en ai lu un génial encore il y a peu, faudrait que j’en parle, En Vol d’Alan Tennant, où deux beautiful passionnés se lancent à bord d’un avion qui remonte à Mathusalem ou pas loin, dans un voyage très très riche en péripéties pour suivre le vol de faucons migrateurs… Sacré trip !
Et, dis, je suis en train de lire Birdie, toujours chez eux, après avoir vu enfin le film dont tu me parlais avec enthousiasme. :-)
(bon, y a des passages qui bloquent un peu par rapport à l’adaptation, c’est rare que ça me fasse cela, mais bon… tu sais, le passage où ils capturent des chiens avant de réaliser qu’ils sont destinés à l’abattoir ? horrible dans le bouquin, une boucherie. Brrrrr.)
Une belle journée à toi,
Hel’
Ah oui, "En vol" me fait de l’oeil aussi ! :)
Pour Birdy, il faudrait *vraiment* que je le revisionne – et que je le lise ! Parce que j’avais un peu oublié ce passage, mais maintenant que tu en reparles, ça m’est revenue. Brrr en effet !
Et que je le lise aussi parce que le film en lui-même est superbe et fort, mais j’aime bien aussi lire l"oeuvre de base dans le cas d’adaptation. Et vu l’histoire, ça doit être aussi fort. Je suis contente qu’ils l’aient réédité, chez Gallmeister, du coup. Et il est, donc, en wishlist – qui n’en finit pas de s’allonger ^^
Belle journée à toi aussi
Bises livresques
Lulla