Chat sauvage en chute libre
Auteur : Mudrooroo
Éditeur : éditions Asphalte
Traducteur : Christian Séruzier
Année : mai 2010
Présentation de l’éditeur :
Australie, dans les années 1960. En pleine vague de contre-culture, sur fond de jazz et d’existentialisme, un jeune métis aborigène sort de prison. Sa courte errance de ci- toyen libre dans la ville lui fera découvrir les multiples barrières entre lui et les Blancs, lui et les Aborigènes, lui et une société dans laquelle il ne trouve pas ses repères. S’ensuit un parcours initiatique entre déchéance urbaine et retour à la brutalité du bush.
Classique moderne australien, enfin traduit en français, Chat sauvage en chute libre est un roman politique, mais aussi l’histoire percutante d’une rédemption, d’une quête des origines.
Wildcat falling.
Chat sauvage en chute libre , dans sa chouette trad’ française qui donne tout loisir de s’exprimer à une langue rythmée comme un pas de danse, classe comme un petit air de gouaille à la face de la gravité victorieuse.
Il n’y a rien à ajouter à ces quelques mots en couverture, idéalement, côté lectrice. Toute la dangereuse séduction du bouquin chante en promesse – crash compris – dans le titre. Mettre la main sur le livre (vite) ; saluer au passage les éditions Asphalte dont voici la première parution, et sans doute pas la dernière que je lirai : hey, littérature urbaine, esprit de contre-culture et goût du vagabondage curieux, que demande le peuple ?
Et c’est parti pour la chute – plongeon dans l’univers d’un jeune métis aborigène.
« Aujourd’hui, c’est fini, les portes vont s’ouvrir et me rejeter, seul et soi-disant libre. Encore une dette payée à la société alors que je ne lui devais rien. »
Horizon porte de prison. En arrière-plan, une petite ville australienne, et une société perçue en mode schizo, décrite de l’intérieur d’un gars qui y sera toujours un outsider. Au loin, à l’origine, et au plus près peut-être, les étendues du bush.
Estampillé classique de la littérature australienne et premier roman jamais publié par un Aborigène, à une époque (1965) où les Aborigènes n’avaient pas même encore le statut de citoyens, traduit en France pour la première fois, Chat sauvage en chute libre évoque donc le parcours d’un métis fraîchement libéré, sinon libre : de la case prison à la case départ, sans autre pactole qu’un maigre pécule de taulard et l’obsession en flashback des souvenirs, voilà dessinée la trajectoire incertaine (à moins de considérer l’hospitalité carcérale comme une certitude) d’un paumé clairvoyant qui refuse le jeu de la société sans pour autant trouver pleinement place, raison d’être, sens à la vie, dans les jeux des bodgies révoltés. Lâché dans la ville à sa sortie de prison, ses pas le font hésiter entre retomber en terres connues, entre vieux potes et ancien ennui, ou explorer la possibilité de réhabilitation sociale que lui offre un groupe d’étudiants intéressés officiellement par la pertinence de son regard, fascinés au fond par sa touche d’exotisme authentique. Au fil des errances et des souvenirs, pas mal de sens cherché, et encore plus de temps passé à ne pas espérer.
Page après page, ainsi, Mudrooroo tape fort et juste, sans épargner personne, usant d’un oeil de légiste pour amplifier la portée de ses coups. Niveau dissection sociale et politique, des ‘détails’ me claquent à la gueule, comme celui des fameux billets de sortie, ces dog licenses que devaient quémander les Aborigènes pour être autorisés à quitter le territoire de leur réserve, ou l’attitude à l’égard de l’Étranger des étudiants qui prétendent l’intégrer à leur groupe, évoquée au cours de dialogues très révélateurs, quelques notes grinçantes dans les mélodies de jazz de la soirée :
“Je cherche des mots qui exprimeraient l’inexprimable.
« Jouer pour gagner, être toujours le meilleur, réussir ses examens, passer par-dessus les autres, tu trouves ça tout à fait normal, n’est-ce pas ?
– C’est la nature humaine, répond-elle.
– Et comment on appelle ça, quand on ne pige rien à tout cet esprit de compétition ? Ou si on le pige vaguement, mais sans vraiment l’accepter au fond de soi ? C’est toujours la nature humaine ?
– D’une certaine façon, oui. (…) »
C’est une chouette fille, celle-là. Je suis même prêt à parier qu’elle est convaincue qu’il n’y a pas tant de différence entre son espèce et la mienne.”
Absolument rien n’est rose dans ce roman sans concessions, et pourtant, justement parce qu’il est sans concessions, envers les illusions comme envers le besoin tellement humain d’illusions, foi, sens ou espoir, tout n’arrive pas à être d’un noir intégral. C’est une des beautés et des forces douloureuses de l’oeuvre, ça, cette rechute en humanité du révolté qui se voulait affranchi de tout lien, et voit parfois vaciller comme un autre mirage son rempart d’indifférence.
Bref, un roman fort, rapide et pugnace sous son apparente sobriété de récit teinté d’autobiographie, et jamais très loin des rythmes et roulements de la musique, de ses impulsions et répercussions rebelles, et de ses douceurs et douleurs inattendues, aussi ; porté par un humour caustique et percutant, qui fait mal même quand il fait rire, et emporté par une langue qui sait l’art de faire danser les mots sur le papier, même quand le désespoir plombe les pensées ; et là-dessus, quelques irrépressibles envolées d’espoir et de vie, le secret du chat sauvage en pleine Chute.
Le Fil d’Ariane
- Présentation du roman sur le site des éditions Asphalte, avec extraits à feuilleter et playlist à écouter, concoctée par l’auteur lui-même !
- Le site de l’auteur, Mudrooroo
- Une petite présentation de Mudrooroo sur le blog d’Asphalte


O_O Mais ça a l’air génial !! Je lis à l’instant la préface, séduite par ta belle chronique, et je pense que je vais craquer et le commander de suite. (Je ne *regarde pas* les trois colonnes branlantes de la pile à lire, sans parler des officieux qui traînent un peu partout)
Et tu as raison, dès le titre c’est gagné, on est pris, on veut poursuivre. Trop envie. (Et c’est marrant, l’extrait de dialogue, cette espèce d’ironie tranquille et désabusée, ça me rappelle quelqu’un ^^).
Par contre je ne vois pas où le commander sur le site de l’éditeur, je vais tenter sur Amazonzon par manque de patience -bien que je sache que je ne devrais plus utiliser ce canal-là, pour mille raisons, et plutôt attendre mon prochain séjour toulousain pour commander chez des potes…
Ah, merci de cette pépite ! :))
:-)
Dur de résister, hein ? ^^
(Et j’ai suivi quasi le même parcours que toi pour la commande : checké le site de l’éditeur, fait un mini-raid aussi impatient qu’infructueux dans quelques librairies alentours, et finalement lancé une commande online… Je privilégie toujours la vente directe via l’éditeur quand c’est possible, un p’tit libraire curieux et sympa si j’en déniche un, mais sinon, j’avoue, je me tourne aussi pas mal vers amazon and such – pour la VO, c’est souvent assez incontournable…)
Bonne route sur les traces du félin :)
Ouaip, impossible de résister, je dirais même que ;)
Et ben voilà, je grossis le rang des (heureuses) victimes du bonbéjékraké syndrom. :D
En ai profité d’ailleurs, toujours dans ma petite case “les bouquins from Hel”, pour enfin commander le Jean Lorrain, dont j’avais lu des choses bien allécheantes ici même…
Oui, pour la VO je suppose que les Amazon et tout, restent indispensables… (bon, je ne lis pas en VO, mais j’ai commandé une ou deux fois comme ça) J’ai un rapport très strange avec Amazon, à la fois rebutée et happée par la facilité, d’une part, et d’autre part par le rouleau infini des “conseils personnalisés”… ça stimule vraiment le côté tox… (et puis ça sent quand même l’énorme machine, évidemment.) mais je vais me motiver pour refaire des descentes dans les boutiques minuscules (enfin pas tant que ça, maintenant que j’y pense) de mes libraires préférés ^^
Je me suis un peu éloignée, mais tout ça pour dire qu’au final, les romans d’exil, c’est quand même d’une force… (qu’est-ce que je dirai quand je l’aurai lu) … force vitale, peut-être.
J’ai hâte de prendre ce chemin félin, yep ! Bonne consolidation à toi ;)
Aaaah :-)))
Bon ben j’espère que les fruits des craquages tiendront pour toi leurs promesses, alors ! (et c’est vrai que pour ce qui est du Lorrain-aux-contes-de-brume, sans passer par Amazon faut vraiment un gros gros coup de bol pour le dénicher… perso, s’il ne m’avait pas sauté dans les bras aux détours d’une allée du Salon du Livre… ^-^)
Bien hâte aussi de découvrir ton regard sur ces pistes de papier, un brin divergentes faut dire, entre la force radicale de l’un et l’influence délétère de l’autre ;)
(et thanx, je compte les jours jusqu’à la délivrance, pendant que ces satanés anneaux me font cauchemarder la nuit qu’un boa constrictor m’étouffe lentement d’une étreinte annulaire tout embrumée, brrr O.o)
PS : Oh, dis, btw, je viens de tomber sur un site bien sympa pour les réfractaires au big system amazonesque – un moteur de recherche référençant plusieurs centaines de librairies et permettant de voir direct celles du coin qui ont en stock le Précieux ardemment recherché, voire de le réserver en ligne avant d’aller le récupérer en live. Ca peut servir :)
==> http://www.placedeslibraires.fr/
Et je sais où aller chercher m’sieur Næss, maintenant :P
Merci pour ce chouette billet !
Nous ne vendons effectivement pas nos livres sur notre site, mais dans tout un tas de librairies. Nous pouvons vous envoyer par mail quelques endroits hautement recommandables si vous nous donnez votre ville ;-)
Et puis dans les libraires online habituelles…
Merci pour la précision, et la proposition ! L’impatience semble avoir pris les devants pour ce qui est de Fa et moi, mais cela reste bon à savoir :-)
hey,
Tu ne perds pas ton sens de l’humour (noir), et de l’ironie, à ce que je vois…
;-)
Hey, il faut bien qu’on garde ça au moins quand d’autres choses fichent le camp – tenace comme une mauvaise herbe ! (quoique, y a pas tant à l’oeuvre ici un sens de qu’un goût pour…)
Je viens de le finir. Bon, c’était vraiment fort. Une histoire toute condensée, deux jours d’errance et dedans, tout, toute la symbolique, l’histoire (la grande et la petite), l’enfance, la galère, la figure du héros que je n’arrive pas à voir comme un anti-héros, tellement ce parcours ressemble, quelque part, à celui de tant de gosses complètement largués… Et j’ai adoré le trop bref passage dans le bush. Génial.
On dit souvent qu’il est difficile de faire simple, là je trouve que c’est gagné : expliqué par a+b, par la tête et le coeur… Wow. Merci encore pour cette superbe et douloureuse découverte :)
(PS. Et au risque de nous répéter, les occidentaux ont vraiment fait les pourris, hein, vraiment. Insolvable, ça)
Ah yes, je n’en avais parlé que par petites allusions voilées pour laisser intact ce very important passage, mais les moments dans le bush m’ont aussi fortement touchée, vraiment superbes…
Merci à toi d’être là d’être là pour partager l’impact fort de cette chute de chat ! :-)
Oups, oui c’est vrai que j’ai un peu spoilé… (je peux refaire moins spoileresque si tu supprimes mon précédent message ^^)
Ah et du coup, je découvre la “place des libraires” dans une réponse antérieure que je n’avais pas vue ! Mazette mais ça a l’air très bien ce système – ou comment conjuguer la practicité du Net avec le soutien et le plaisir des librairies indépendantes… You made my day ;)
Non non, du tout, y a pas d’spoiler et pas d’souci :-)
(et pis manquerait plus que je détermine de quels passages on peut et ne peut parler, tiens, pfff ^^)
(et puis il est vraiment beau, ce passage, d’abord :) – d’une beauté essentielle, ai-je envie de dire)
Ma remarque ne tenait pas de l’alerte à spoiler, mais plutôt du sourire de chat content de partager le Mystère du passage en question ;-)
Et, oui, la Place des Libraires, je sens que le système va rendre bien des services !…