Rêves
Emblèmes n°4
Anthologie thématique
Auteurs : Collectif ; dirigé par Natacha Giordano
Editeur : éditions de l’Oxymore
Collection : Emblèmes
Année : décembre 2001
Couverture et illustrations intérieures : Ruby
Quatrième de couverture :
Pendant un tiers de sa vie, l’homme n’est pas cet être éveillé et conscient qui contrôle (ou croit contrôler) sa destinée ; il est un rêveur, voyageant au sein d’un monde où l’imagination seule règne en libre maîtresse. Mais ce monde est-il vraiment assez éloigné du nôtre pour que ce qui s’y passe nous laisse inchangés ? Ou les frontières entre l’univers du songe et la réalité sont-elles assez minces et poreuses au point que nous devions nous méfier de ce qui pourrait les franchir, dans un sens ou dans l’autre ?
Sous la plume de sept arpenteurs de ces terres oniriques, une exploration de ce fantastique qui sommeille toujours à la lisière de notre regard, à la frontière de notre conscience…
En ouvrant une anthologie dirigée par Natacha Giordano, le lecteur est assuré de pousser l’exploration des territoires de l’imaginaire jusqu’au coeur des plus fascinants mystères jamais effleurés par les plumes des écrivains. Ce fut le cas pour l’Emblèmes Sortilèges, superbe, et son second ouvrage dans la même collection, consacré aux Rêves et empreint lui-même d’une certaine magie, se révèle tout aussi beau et passionnant - à commencer par les splendides illustrations de Ruby, artiste particulièrement douée pour ce qui est de faire revêtir aux songes et autres mystères une apparence symbolique, qu’elle soit faite d’encre ou de couleurs.
Le voyage onirique démarre en puissance avec Charles de Lint, auteur incontournable sur ce thème - il suffit de jeter un oeil à sa bibliographie française pour comprendre l’importance du rêve dans son oeuvre (exempli gratia, ces quelques titres qui sont à eux seuls une irrésistible invitation au voyage : le sublime “Rêver plus fort, rêver vrai”, le très inspirant “La lune se noie tandis que je dors” qui n’est pas sans liens avec la nouvelle de Rêves, et pour l’anglais son recueil Dreams Underfoot). “Granny Weather” entraîne le lecteur aux pays des rêves, monde parallèle à la mythique cité de Newford qu’il a créée au fil de ses oeuvres ; à la suite de Sophie Etoile, rêveuse et passeuse de mondes entre Newford et la ville onirique de Mabon, on est attiré dans un monde régi par des personnages et une logique de contes de fées, pour découvrir les dangereux effets de la magie exercée dans et sur les rêves. Le charme propre aux oeuvres de Charles de Lint opère à merveille dans cette nouvelle, et comme beaucoup de lecteurs je rêve de retrouver l’univers de Sophie, quel qu’en soit le prix…
Arrive Braunbeck, pour un de ces récits tristes et sensibles, si terriblement humains, dont il imprègne l’univers familier de la petite ville américaine de Cedar Hill. Lorsque les rêves d’un être aimé se font menaçants pour vous, mieux vaut faire appel à la magie pour sauver ce qui peut l’être… Fidèle à son titre, “Le Prix de Consolation” est une poignante nouvelle sur l’amertume des vies ratées, son impact sur les rêves - et l’impact en retour des rêves sur ces vies.
Avec “Une Berceuse d’Eveil“, dont les tonalités elles-mêmes flottent agréablement entre poésie et onirisme, Nicholas Eustache nous emmène dans un monde d’innocence et de magie où le récit et l’interprétation des rêves prennent une grande importance sociale au quotidien. En accompagnant le narrateur pour une nuit initiatique en quête d’un rêve enfui, nous apprenons à relier les songes non seulement à notre monde intérieur, mais surtout au grand univers naturel. Une jolie métaphore sur le pouvoir irradié par les rêves, même si le twist chagrin des dernières lignes m’a semblé de peu d’importance au regard du récit principal…
Claude Mamier ramène assez brutalement ses lecteurs à la réalité, sans trop s’éloigner des terres oniriques. “Un Paysage de Rêve“, récit fantastique des aventures d’une jeune rêveuse écrasée par le poids d’une vie morne, livre sans doute l’approche la plus traditionnelle de l’antagonisme opposant rêves et réalité, ce qui n’ôte rien à l’impact douloureux de cette nouvelle sur le lecteur.
Le texte suivant, selon la tradition d’Emblèmes qui veille à inclure une oeuvre-source, remonte jusqu’à l’Antiquité et à la mythologie transmise par les somptueux récits d’Ovide. Le rêve, ici, s’incarne dans la figure du divin Morphée, et son rôle s’illustre dans l’histoire d’Alcyone, saisie par le poète au moment où une terrible nouvelle lui est délivrée en songe. Un récit d’une grande profondeur poétique, toujours aussi humainement touchant et symboliquement inspirant - je ne m’en lasserai jamais !
Après cette incursion en terres mythologiques, le contraste avec l’approche scientifique choisie par Kristine Kathryn Rusch est assez marquant. A travers l’histoire d’un chercheur qui s’emploie à jeter des ponts entre l’éveil et le rêve en se prenant pour sujet d’étude ainsi que son frère jumeau, on pourrait s’attendre à un récit plus froid, moins puissant émotionnellement - et l’on aurait tort. “Etats Oniriques” est un texte terrible et fort, sur la solitude, sur nos besoins vitaux par rapport aux rêves - encore une très belle surprise de cette anthologie.
Et en parlant de textes forts… La partie “Nouvelles” de l’anthologie se referme sur un sublime récit de Léa Silhol. Deuxième texte publié à évoquer la fascinante cité d’Isenne, “Là où Changent les Formes” aborde le rêve en termes de couleurs, de contrastes, d’extrêmes. Alors qu’aux yeux de l’artiste Estel les hommes ne semblent que fumée, alors que l’art se met en quête des traits de Morphée, divinité protéiforme, la question s’impose de découvrir quelle figure gît cachée, derrière le visage du dieu ou dans les désirs de l’artiste. Toujours présente, la dualité entre rêve et réel s’incarne ici en des formes surprenantes, changeantes, insaisissables - incorporée aux symboles, à l’art, à la réalité des mythes, la dialectique des désirs. Il en sort une oeuvre littéraire ciselée, enchanteresse, vitrail d’une cité d’Artisans dont les obsessions font écho à la fascination engendrée chez le lecteur. Tout simplement magnifique.
L’exploration se prolonge dans une partie d’Analyses en deux temps. Nouvelle surprise, nouveau joyau, l’article de Charles Nodier “De Quelques Phénomènes du Sommeil“, rédigé à l’époque où les principes positivistes commençaient à gagner du terrain, mais d’un grand intérêt encore pour le lecteur actuel, nous livre une passionnante réflexion sur les manifestations du rêve, leur puissance d’inspiration et leur influence sur l’humanité. Enfin, toujours dans la tradition d’Emblèmes, René Beaulieu nous propose quelques pistes de réflexion et suggestions bibliographiques dans son article “Rêver, Ecrire peut-être“.
Une fois tournée la dernière page, et tandis que je me plonge, en lecture parallèle, dans une anthologie anglo-saxonne sur le même sujet (Perchance to dream, dont je reparlerai bientôt), je réalise à quel point le cheminement suivi dans l’Emblèmes Rêves en fait une oeuvre précieuse et marquante : Les auteurs rassemblés ici n’ont pas essayé, en général, de simplement raconter une escapade onirique (même si leurs récits, superbement contés, se dévorent avec bonheur), ils se sont engagés dans une authentique quête de compréhension, en instillant dans leur oeuvre une grande part d’eux-mêmes, leur sensibilité, leurs croyances et leurs failles de rêveurs et d’hommes. Les nouvelles nées de cette alchimie, aussi différentes soient-elles dans leur approche du thème, m’ont ainsi fascinée par une belle alliance de poésie embrumée et de clairvoyance, reflet réussi de ces rêves tressés de brumes d’imagination et de vérités profondes qui nous obsèdent. C’est donc une magnifique anthologie que Natacha Giordano a ramené du monde onirique, aussi inspirée dans ses évocations qu’inspirante pour nos propres rêveries : pour qui sait reconnaître le goût parfois amer des songes, un numéro d’Emblèmes à savourer sans hésiter !
Le Fil d’Ariane :
• Allez, je ne résiste pas au plaisir de vous renvoyer au Maître : par ici, donc, pour la version complète de l’histoire d’Alcyone et Céyx, dans les Métamorphoses d’Ovide, livre XI (ben oui, c’est en latin, vous croyiez quoi ? O_o que j’allais nous priver de la beauté du texte d’origine ? Ceci dit, la traduction française n’est pas dure à trouver…)
• Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur Charles de Lint, un des articles à mon avis les plus beaux et sincères qui aient pu être consacrés en France à cet auteur vient de paraître dans le numéro 2 de la revue Fées Divers : Anne Blaitel y évoque en parallèle le parcours de l’auteur et ses propres explorations de lectrice passionnée (qui passent, donc, par le pays des rêves et le monde de “Granny Weather”). Un hommage aussi inspiré qu’intéressant !
• A propos de la nouvelle de Léa Silhol, on peut consulter avec intérêt la fiche consacrée à “Là où Changent les Formes” sur le site de l’auteure, ainsi que la bibliographie regroupée autour de la cité d’Isenne sur Tisseuse.org
Cartographie :
Avant-Propos de Natacha Giordano
Charles de Lint “Granny Weather” - Gary A. Braunbeck “Le Prix de Consolation” - Nicholas Eustache “Une Berceuse d’Eveil” - Claude Mamier “Un Paysage de Rêve” - Ovide “Le Sommeil et les Songes” - Kristine Kathryn Rusch “Etats Oniriques” - Léa Silhol “Là où Changent les Formes”
Analyses : Charles Nodier “De quelques Phénomènes du Sommeil” - René Beaulieu “Rêver, Ecrire peut-être”